‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 190 sur 218 · NOUVELLE MALADIE · texte numérisé non relu

NOUVELLE MALADIE

général, le vicomte Digeon, tourna si mal et si court qu'il mourut tout à coup à la campagne où il s'était retiré, sans qu'on eût même la possibilité de le transporter à Paris, où peut-être les soins de médecins plus instruits auraient pu le guérir, ou du moins prolonger son existence.

Il mourut le 3 août, et, le jour même, le lieutenant général vicomte Foissac-Latour fut nommé au commandement de notre division. M. le Dauphin, qui savait depuis longtemps que le vicomte Digeon était en danger, par suite d'une affection du foie, avait d'avance fait son choix pour le remplacer dans un commandement aussi important, et ce prince se hâta de donner une grande publicité à la nomination du général Foissac, afin de couper court aux sollicitations et aux intrigues que la plupart des lieutenants généraux de cavalerie auraient faites pour obtenir l'emploi du général Digeon.

Le lieutenant général Foissac commandait alors la 16* division militaire; il fut forcé d'attendre à Lille, avant de se rendre à Paris, le général nommé pour l'y remplacer, et il n'arriva à Paris qu'à la fin du mois d'août; fe lui remis aussitôt le commandement de la division, et je le fis avec un extrême plaisir, car c'était certainement le lieutenant général sous les ordres duquel il m'était le plus agréable de servir et que, si j'avais été consulté, j'aurais désigné pour remplacer le général Digeon.

Au commencement de cette année, les régiments de ma brigade changèrent de garnison; les dragons s'établirent, moitié à Compiègne et moitié à Laon (la vénerie du Roi nous ayant repris à Compiègne un bâtiment qui lui appartenait et qui nous servait de seconde caserne). Les chasseurs se casernèrent tellement quellement à Provins où l'on venait de bâtir, pour être affecté à la cavalerie de la garde royale, un beau quartier qui n'était pas encore terminé. C'est dans ces diverses garnisons que je passai la revue d'inspection de ces deux régiments; elle ne donna lieu à aucun fait digne d'être rapporté.

Je fis, aux époques ordinaires, mon service de gentilhomme de la chambre et celui de maréchal de camp dans la garde royale, sans que, dans ces deux positions, il m'arrivât rien d'intéressant.

Ma santé, quoique toujours mauvaise, commença cependant à me laisser un peu plus de tranquillité que dans les années précédentes, et en me forçant, peut-être même en abusant trop tôt de cette amélioration encore douteuse, je pus mener, à peu de chose près, le même genre de vie qu'avant ma maladie, et je fis plus facilement mon double service à la chambre du Roi et dans la garde royale.

Je partis de Paris dans les premiers jours d'août, le 10, pour me rendre à Compiègne et y commencer la revue d'inspection du régiment des dragons de la garde; j'avais quitté Paris de grand matin et j'entrais à Compiègne avant midi, quand ma calèche se trouva tout à coup arrêtée par un enterrement qui me parut nombreux, et au milieu duquel je remarquai un grand nombre d'uniformes des dragons de la garde; un premier cercueil passa, escorté de dragons, puis un second, puis un troisième, toujours avec l'escorte de dragons; j'étais aux champs de connaître la cause de cette mortalité. L'idée d'un duel se présenta bien à ma pensée, mais nous n'étions plus au temps où l'on se battait deux contre deux, trois contre trois, etc. ; la foule qui obstruait la rue ne me permettait pas de voir ce lugubre cortège d'assez près pour distinguer s'il s'y trouvait des ofiiciers ou pour appeler quelque militaire afin d'éclaircir mes doutes, il fallut donc prendre patience. Enfin les trois cercueils et leur escorte ayant défilé et le passage se trouvant libre, je pus gagner l'auberge où j'étais attendu, et, à ma descente de voiture, je fus reçu par le

comte de Montcalm (1), colonel du régiment de dragons, qui me raconta aussitôt le fait suivant : la veille, dans l'aprèsmidi, le dragon Gallois (2), qui était de cuisine pour son peloton, monta, au moment du pansage des chevaux, dans la chambre où il était logé avec douze ou quinze de ses camarades, et s'y trouvant seul, il s'y barricada au moyen de plusieurs lits qu'il traîna et empila contre la porte; il chargea ensuite onze mousquetons qui étaient au râtelier d'armes, et sans qu'on pût jamais deviner le motif qu'il l'avait poussé à un pareil acte de fureur, il se mit à la fenêtre qui donnait précisément sur la rue (3) où les deux escadrons étaient occupés au pansage des chevaux et commença à faire feu sur les militaires qui se trouvaient le plus près de lui et, pour ainsi dire, à bout portant, puisque cette fenêtre n'était qu'à une hauteur d'entresol; le premier coup frappa un sous-ofiBcier (4) auquel M. de Bourge (S), chef d'escadron de semaine, pariait en ce moment et qui tomba raide mort; un second coup tua un dragon (6), le troisième coup en blessa un autre (7), le quatrième coup fut dirigé contre un gendarme des chasses qui

(1) Comte de If ontcatm-Gozou (Louis-Marie- André-Dieudonné), né à Toulouse le 15 mars 1786, garde d'honoeur au 4« régimeot le 31 mai 1813, lieutenant en second le 17 juin 1813, garde du corps de Monsieur le 20 juillet 1814, aide de camp du duc d'Angouléme le 15 juillet 1815, colonel des dragons du Calvados le 18 décembre 1822, colonel des dragons de la garde royale le 29 octobre 1826, licencié le 2 septembre 1830.

(2) Cfalloii (François), né à. Saulz (Meuse), f à la chambre le 9 août 1828. (Numéro matricule 2059.)

(3) La rue du Jeu de paume.

(4) Le sieur Mittaine, maréchal des logis (à. propos du nom de ce sousofficier, le loustic de l'escadron ne manqua pas de dire que Gallois était un véritable croquemitaine). (Note de Vauleur.)

Mittaine (Frederick), né JL Neuf-Brisach le 26 novembre 1797, f à la chambre le 9 août 1828. (Numéro matricule 414.)

(5) De Bourge (Antoine-Romain), né à. Paris le 6 mars 1786, cavalier au 11* chasseurs le 24 avril 1804, sous-lieutenant au 11* chasseurs le 26 mai 1809, capitaine au 11* hussards le 8 juillet 1813, brigadier aux gardes du corps le 1*' juillet 1814, chef d'escadron aux dragons le 30 mars 1826, licencié le 2 septembre 1830.

(6) Le sieur Guio.

Guio (Théophile), né à Laboissiére (Pas-de-Calais) le 21 juillet 1803, f A la chambre le 9 août 1828. (Numéro matricule 2229.)

(7) Le sieur Thenissen.

Thénisien (Jean-Nicolas), né à Étain le 23 janvier 1800 ; libéré le 26 novembre 1828. (Numéro matricule 1821.)

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