CRIMES INCOMPRÉHENSIBLES
s'était mis à la fenêtre (dans la caserne occupée par cette troupe et qui se trouvait en face de celle des dragons), mais le gendarme eut le temps de se rejeter en arrière, et il ne fut pas atteint; un cinquième coup pénétra dans une maison occupée par un cabaretier, mais sans blesser personne.
Cependant cette fusillade et les accidents qui en étaient la suite obligèrent chacun à se retirer précipitamment de ce funeste voisinage, et Gallois ne voyant plus de victimes à sa portée, ferma la fenêtre et ne reparut plus; on entendit bientôt un sixième coup de feu..., c'était lui-même qui venait de se faire sauter la cervelle.
Ce misérable n'était pas adonné à la boisson, et ce jour-là, notamment, il était parfaitement de sang-froid; aucune punition ne lui avait été infligée, il ne connaissait pas les militaires qu'il avait tués et qui n'étaient pas du même escadron que lui, il n'avait jamais donné de signes d'aliénation mentale... aucun sujet de haine ni de vengeance ne l'avait donc porté à ces actes de férocité; enfin, dans ce même moment, la police et la discipline du régiment étaient très bonnes, aucune réclamation n'avait lieu de la troupe, qui depuis huit jours était occupée et très paisiblement à mettre dans le meilleur état possible tous ses effets pour se présenter avec avantage à la revue d'inspection que j'allais passer du régiment.
Jamais aucun renseignement ne nous a révélé le motif qui avait pu porter le dragon Gallois à méditer et à exécuter son funeste projet, et j'en suis aujourd'hui sur ce fait au même point qu'à mon arrivée à Compiègne, bien que je n'aie rien épargné dans les deux années suivantes pour avoir des éclaircissements à ce sujet.
Mais ce malheur fut promptement suivi d'un autre événement du même genre, qui cependant eut des suites beaucoup moins déplorables. Le comte de Montcalm, dans l'ordre qu'il donna le lendemain à son régiment, à propos de cette affaire, exprimait vivement l'indignation et le mépris que la scélératesse de Gallois avait excités contre la mémoire de cet assassin; cet ordre fut envoyé à Laon, où étaient casernes les trois autres escadrons du régiment, et lu à la troupe rassemblée
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au moment de l'appel et du pansage : le dragon Perrin (1), après en avoir entendu la lecture, entra dans une écurie où se trouvaient plusieurs dragons et dit en riant à l'un d'eux (le dragon Broustéra) (2) : « Je vais charger deux pistolets, l'un pour toi, l'autre pour moi. < Après ces paroles, au lieu de rester au pansage, comme c'était son devoir, il monta dans la chambre où, avec nombre de ses camarades, il était logé, mais où il se trouva seul en ce moment, les autres étant occupés au pansage.
Le dragon auquel Perrin s'était adressé ne considéra d'abord ce que lui avait dit ce dernier que comme une plaisanterie faite à propos de l'ordre qui venait d'être lu : néanmoins, remarquant qu'au lieu de sortir son cheval pour le panser, Perrin avait disparu, il rendit compte du propos qu'il lui avait tenu à son maréchal des logis (le sieur Peuray) (3), qui envoya aussitôt le brigadier Cholet (4) chercher Perrin, mais celui-ci était déjà armé de deux pistolets, et le brigadier ne put entrer dans la chambre, d'où, après s'y être renfermé, Perrin tira par la fenêtre un premier coup de pistolet dirigé sur deux officiers, MM. Copineau (5) et Oursel (6), qui causaient ensemble en assistant au pansage, mais aucun d'eux ne fut atteint.
On fit aussitôt charger les armes de la garde de police du quartier et on la posta de manière à empêcher toute évasion de la part du coupable.
Ce misérable, se voyant cerné et dans l'impossibilité d'exécuter son crime, vociférait des menaces furieuses; il tira plu-
(1) Perrin (Jean), né à Bonneuil (Vienne) le 4 octobre 1801, f à lachambre le 13 août 1828. (Numéro matricule 2183.)
(2) Broustéra (François), né JL Bordeaux le 13 mars 1806; manque aux appels du 6 août 1830. (Numéro matricule 2295.)
(3) Peuray (Marti al-Oésiré-Bemard), né & Rouen le 29 décembre 1796; licencié le 2 septembre 1830. (Numéro matricule 886.)
(4) CAoI«( (Claude-Isidore), né à. Laqueue (Seine-et-Marne); libéré le 18 juillet 1830. (Numéro matricule 694.)
(5) Copineau (Amédéc), né JL Paris le 16 Janvier 1798, élève à l'École de marine de Brest le 17 mars 1813, garde du corps du Roi le 20 juin 1817, lieutenant d'état-major le 20 janvier 1819, capitaine d'état-major le 14 janvier 1830.
(6) Ourtel (Henry-Âdolphe), né JL BertreviUe (Seine-Inférieure) le 12 octobre 1802, élève de Saint-Cyr le 7 novembre 1819, sous-lieutenant aux dragons de la garde le 13 décembre 1826, démissionnaire le 3 septembre 1830.
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sieurs coups de pistolet sur les militaires qu'il pouvait apercevoir, mais sans en atteindre aucun; on le vit alors attacher une corde à la croisée sur la rue, afin de se laisser couler hors du quartier et de s'évader, mais deux coups de feu qui furent tirés sur lui, néanmoins avec la précaution de ne pas l'ajuster, car on voulait le prendre vivant, parurent l'effrayer et le firent sans doute renoncer à son projet d'évasion; on l'entendit alors pendant longtemps se répandre en menaces, annoncer avec serment qu'il tuerait les premiers qui essayeraient d'entrer dans sa chambre, et enfin, après cette scène longue et dégoû* tante, un coup de feu suivi d'un long silence fit conjecturer qu'il s'était suicidé; on enfonça la porte de sa chambre, et on reconnut effectivement qu'il s'était brûlé la cervelle.
Cette fois encore, personne ne put se rendre compte des motifs qui avaient poussé Perrin à cet acte de fureur; il n'était pas connu comme mauvais sujet; depuis son entrée au régiment, il avait subi peu de punitions, et aucune ne lui avait été infligée récemment; il avait même reçu dans la journée des éloges sur la bonne tenue de ses effets, et son maréchal des logis l'avait trouvé, peu d'heures avant l'événement, travaillant fort tranquillement.
Plusieurs balles furent ramassées près du cadavre; de la poudre de munition mêlée avec du tabac à fumer, et qu'il avait cachée dans ses poches, était sur son lit; il avait déchiré pour lui servir de bourres les consignes et autres papiers affichés dans les chambrées de la troupe; on ne put imaginer comment il s'était procuré une pareille quantité de balles et de poudre; il y en avait assez pour tirer quinze coups de pistolet, et dans les derniers jours qui avaient précédé cet événement on avait fait, pour se préparer à la revue d'inspection générale, plusieurs revues minutieuses des effets de chaque homme, et les portemanteaux avaient été vidés et même retournés, sans qu'on eût jamais aperçu la poudre ni les balles dont Perrin venait de se servir (1).
(1) Extrait de V ordre d'impecHùn de 1828,
Quelques évéDements malheureux ont excité des regrets pour de braves militaires qui en out été victimes et inspiré de l'horreur pour uo crime
Qui pourrait expliquer les causes qui portèrent Gallois et Perrin à ces actes de férocité, que rien ne justifiait et qu'aucun antécédent n'avait fait prévoir? Je dus me livrer à ce sujet aux investigations les plus détaillées, car, d'après les rapports que j'avais adressés sur-le-champ à Paris, on avait vivement pris l'alarme au ministère de la guerre et à l'étatmajor général dé la garde royale, et on m'adressait à ce sujet lettres sur lettres et questions sur questions (et il est juste de reconnaître que ce double événement, à trois jours seulement de distance, était extraordinaire et inquiétant). Conmient ces dragons s'étaient-ils procuré une telle quantité de cartouches? Gomment pouvaient*ils les cacher i la surveillance des chefs de tous grades? N'y a-t-il pas lieu de croire qu'il existe dans leurs garnisons des gens malintentionnés qui les leur ont procurées et dans quel but? Perrin et Gallois ne faisaient-ils pas partie de quelque société secrète d'où les idées de meurtre et de révolte étaient répandues et propagées dans la garde royale et dans l'armée?
Toutes les recherches, faites d'après mes ordres dans le régiment de dragons et dans les garnisons de Laon et de Compiègne, ne nous ayant procuré aucun renseignement qui vînt à l'appui des alarmes conçues à Paris et des idées qu'on s'y était formées sur les causes de ces événements, il fallut répondre par des conjectures à toutes ces interrogations; ainsi donc nous disions : c II est facile à tout soldat de la garde de se procurer des cartouches et même en quantité, puisque pendant leur service à Paris on leur en délivre toutes les fois qu'ils sont de service au château ou dans la prévision d'une émeute, et, quoiqu'on les leur retire ensuite, celles qui ont servi à charger les armes, et même une quantité d'autres, restent entre leurs mains, soit par la négligence des brigadiers et des sous-ofiBciers, soit par des comptes mal établis.
qui ne peut s'expliquer que par la folie de ceux qui s'en sont rendus coupables. Ces tristes événements contrastent avec Texcellent esprit qui anime le régiment et qu'il a particulièrement manifesté dans ces circonstances.
Gompiègne, le Si août 1828. (Archive! de la guerre.)