‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 192 sur 218 · VAINES CONJECTURES · texte numérisé non relu

VAINES CONJECTURES

Ils peuvent, d'un autre côté, en dérober plusieurs de celles que tous les ans on délivre pour le tir à la cible, sans qu'il soit possible de l'empêcher. Il serait facile sans doute de découvrir ces munitions s'ils les gardaient dans leurs chambrées, mais comme ils se défient des visites des portemanteaux, ils les cachent avec grand soin, et le plus souvent hors de la caserne, chez leurs amis de garnison ou bien chez les femmes avec qui ils vivent, car, lorsqu'ils n'ont pas de mauvais desseins, ils vendent poudre et balles à vil prix pour se procurer quelque argent à boire. >

A cette époque, on n'avait connaissance d'aucune société secrète à Laon, ni à Compiègne, et d'ailleurs on avait pris des renseignements assez positifs sur Perrin et sur Gallois pour être assuré que, dans le cas où il en aurait existé, aucun de ces deux hommes ne les fréquentait.

Il n'était donc possible de s'expliquer les tristes événements qui venaient d'avoir lieu dans le régiment des dragons de la garde qu'en adoptant l'idée, déjà émise par des observateurs et des médecins, que l'assassinat peut devenir une manie ou une maladie, comme le. suicide; ainsi Perrin travaillé peutêtre depuis longtemps de ces funestes idées avait senti sa tête s'échauffer en entendant le récit de la déplorable scène de Compiègne, et il n'en avait pas fallu davantage pour le déterminer à exécuter sur-le-chatnp ce qu'il avait peut-être vaguement médité à plusieurs reprises.

Sans doute ces raisons n'étaient pas toutes valables, mais je n'en pouvais donner d'autres, et, au reste, l'excellente conduite et la parfaite discipline du régiment des dragons de la garde depuis cette époque ont bien prouvé que les cï'imes dont s'étaient rendus coupables ces deux dragons étaient tout à fait isolés et n'avaient jeté aucune semence fâcheuse dans l'esprit de ce corps; quant à l'influence des sociétés secrètes, il faut reconnaître, en se rappelant la loyauté et la fidélité inébranlables de ce beau et solide régiment lors des événements révolutionnaires de 1830, qu'elle avait totalement échoué auprès des hommes de ce corps.

Ma santé me permit cette année de faire mon service actif dans la garde royale et le service, beaucoup moins fatigant, de la chambre du Roi. Après ces deux devoirs remplis, me trouvant un peu de liberté, je résolus d'essayer, pour obtenir quelque amélioration dans mon état, d'aller prendre les eaux des Pyrénées. On me les avait conseillées depuis longtemps; mais tantôt les exigences du service militaire, tantôt l'abattement où m'avait jeté ma longue maladie, m'avaient empêché d'obéir aux ordonnances du médecin.

Aucun de ces obstacles ne me retenant alors, je me rendis à Saint-Sauveur dans le courant de l'été et j'y commençai l'usage des eaux, mais sans succès, et elles me firent même un effet tout contraire à celui qu'on en avait espéré pour moi; ma maladie y prit un tel accroissement en peu de temps» qu'après un mois de séjour dans les Pyrénées, les médecins que j'avais consultés à Saint-Sauveur et à Barèges me conseillèrent de cesser mes bains et de m'éloigner promptement des Pyrénées, dont l'air était sans doute trop vif pour l'état mala* dif où je me trouvais; je ne me le fis pas dire deux fois, et, quoique très faible et très souffrant, je me mis aussitôt en route pour regagner Paris, en ayant soin de ne faire que de petites journées. Je sentis mon état s'améliorer à mesure que je m'éloignais des montagnes, et environ un mois après mon départ de Saint-Sauveur, j'étais aussi bien, ou aussi mal portant qu'en quittant Paris il y avait deux mois.

Depuis quelques temps, de désastreux événements avaient révélé au gouvernement des machinations et des complots tendant à semer l'inquiétude et l'agitation dans différentes parties du royaume : des incendies nombreux éclataient journellement dans plusieurs provinces sans que les recherches de la police, sans doute mal dirigées, car aussi dans cette administration il y avait mauvais vouloir pour la royauté, eussent mis sur la trace de ces incendiaires ni fait découvrir leurs véritables projets. Dans ces circonstances, le ministre résolut d'envoyer un général de confiance et des troupes d'élite en Normandie : c'était la province la plus désolée par les incendiaires. En conséquence, le général vicomte Foissac- Latour y fut détaché avec le 4* régiment d'infanterie de la garde, dans le but de protéger les habitants paisibles contre les entreprises de ces brûleurs de fermes et de maisons isolées, et aussi afin de chercher à découvrir les menées secrètes du parti qui avait fait de l'incendie un moyen politique.

Je restai donc chargé de nouveau du commandement par intérim de la division de cavalerie légère de la garde, et comme à cette même époque on préparait l'expédition contre Alger, j'étais perpétuellement assailli de demandes des militaires faisant partie de cette division, qui désiraient prendre part à cette belle entreprise.

Mon neveu Odon de Saint-Chamans (1), qui servait alors

(i) SaifU-Chamani (Joseph-Jean-Odon), né à Paris, le 31 octobre 1805, élève de l'Ecole royale spéciale militaire le 18 novembre 1822, sous-

comme officier d'état-major dans le 5* régiment d'infanterie de la garde, avait aussi un extrême désir d'être employé dans l'armée expéditionnaire; il fallut bien l'aider dans les démarches à faire pour obtenir cette grâce; c'en était véritablement une, car l'élan de notre jeune arniée, officiers et troupes, était tel que tous les corps en masse et tous les militaires réclamaieDt vivement l'honneur d'aller combattre les Algériens, et si le gouvernement avait voulu seulement ne prendre que des volontaires dans l'armée pour faire cette campagne, il s'en serait présenté plus du double de ce qui était nécessaire.

La demande de mon neveu fut accueillie, et il obtint de prendre, dans un régiment d'infanterie de ligne faisant partie de l'expédition, le même emploi qu'il avait dans la garde royale; c'était perdre, sans doute, sous plusieurs rapports, mais dans l'opinion des jeunes officiers, c'était beaucoup gagner, et cette destination était considérée comme une grande faveur, et sollicitée en vain par bien d'autres militaires moins heureux que lui.

Cette faveur et ce bonheur furent, en résultat, pour beaucoup d'entre eux, d*aller se faire couper la tête par les Bédoins ou de mourir sur le sol africain de la fièvre chaude ou de la dysenterie, et je me rappelai souvent à cette occasion ce mot si spirituel de Molière, dans Georges Dandin^ quand M. de Sottenville s*écrie : t Et j'ai eu un aïeul, Bertrand de Sottenville, qui fut si considéré en son temps que d'avoir permission de vendre tout son bien pour le voyage d'outremer! >

Enfin l'expédition ayant mis à la voile, les demandes cessèrent forcément, et à peu près dans ce même moment, le Roi ayant été obligé de dissoudre la Chambre des députés qui, par haine pour le ministère que Sa Majesté avait choisi (le ministère Polignac), s'était mise en opposition déclarée contre le gouvernement, les collèges électoraux furent convoqués

lieutenant 1"^ octobre 1824, sous-lieutenant élève à TÉcole d*état-mfljor !«'' janvier 1825. lieutenant aide-major au S« régiment d'infanterie de 1a garde royale le 1«' octobre 1828, lieutenant aide-major au 34* régiment d'infanterie le 23 mars 1830. Rayé des contrôles le 31 janvier 1832.

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