DISSOLUTION DE LA CHAMBRE
dans tous les départements, et les officiers de la garde, qui étaient électeurs dans leurs provinces, reçurent ordre de se rendre aux élections : mes biens, situés dans le département de la Marne, payaient des impôts assez forts pour que je fusse inscrit comme électeur au collège de mon arrondissement et au collège de département (on appelait ce dernier le grand collège) : je fus donc forcé de partir pour la Champagne, et je remis le commandement de la division de cavalerie légère à mon collègue, le général Talon, qui ne devait pas quitter Paris.
J'étais à Châlons, en attendant la fin de nos doubles élections qui, pour^difTérents motifs, avaient été retardées de quelques semaines, quand on apprit la nouvelle de la prise d'Alger. Le gouvernement avait espéré que cet événement pourrait lui rallier l'esprit des électeurs, qui s'éloignaient de plus en plus du ministère et ne voulaient envoyer à la Chambre que des députés de l'opposition. On comptait, aux Tuileries, que ce glorieux fait d'armes produirait une grande sensation sur un peuple aussi belliqueux que les Français, et les rattacherait au gouvernement qui avait ordonné, préparé, exécuté cette belle expédition : mais il en fut tout autrement : les esprits, de plus en plus aigris contre le ministère Polignac-Peyronnet, ne lui pardonnèrent pas ce succès, qui porta, au contraire, leur animosité au plus haut degré, et en définitive l'opposition obtint dans ces dernières élections une majorité décisive.
Je fus étonné de l'exaspération furieuse que montra le parti libéral en cette circonstance, et M. Royer-Collard lui-même (1), que je rencontrais tous les jours chez M. de Jessaint (2), préfet du département, m'en parut surpris et effrayé : je fus alors convaincu que M. Royer-Collard, quoique un des chefs de
(1) Ëlectear et député de ce département et faisant partie, & la Chambre, de la coterie doctrinaire.
(2) BourgeoU de Jessaint (Claude-Laurent, vicomte), né à Jessaint (Aube) le 26 avril 1764, élève de Brienne en même temps que Bonaparte; préfet de la Marne du 21 ventôse an VIII, baron de l'Empire le 19 décembre 1809. Il remplit pendant trent«-huit années consécutives les mêmes fonctions et eut pour successeur, dans la préfecture de la Marne, M. Boulon de Sarty, son petit-fils; pair de France le 10 novembre 1838.
Topposition dans la Chambre des députés, était loin de vouloir le renversement de la monarchie légitime.
Je me trouvais, dans ce même moment, un des deux maréchaux de camp de service dans la garde royale; je m'empressai donc, aussitôt que nos élections furent terminées (le 22 juillet), de retourner à Paris; j'y arrivai le 23, et je ne vis personne qui eût le moindre pressentiment des ordonnances qui devaient être rendues le 25 et paraître dans le Moniteur du 26; on y était inquiet, agité; le résultat des élections prouvait que le ministère n'aurait pas la majorité dans la Chambre des députés, mais on comptait en être quitte pour un changement de ministre, et nous étions si bien habitués à ce dernier événement qu'on y était tout résigné d'avance. A voir le calme apparent du gouvernement, il aurait été difficile de deviner qu'il allait prendre un parti violent; nous savions d'ailleurs qu'aucune précaution n'avait été prise sous le rapport militaire; tout y était au contraire dans l'abandon, je devrais dire le désordre : depuis plusieurs mois, il n'y avait pas de ministre de la guerre. M. de Polignac, qui en avait le portefeuille par intérim, ne s'en occupait nullement ; aucun des quatre lieutenants généraux de la garde n'était à Paris (M. de Bourmont, qui n'était pas encore remplacé, était à Alger; M. de Foissac-Latour était détaché en Normandie; le comte Ricard était aux eaux dans le Midi, et le comte Bordesoulle, alors de service spécial dans la garde, résidait dans sa terre, à quelques lieues de Paris, et ne paraissait que les dimanches et fêtes à SaintrCloud); le comte Coutard, commandant la l'* division militaire, était aux élections, loin de Paris, et la plupart des généraux et officiers supérieurs de la garde royale y étaient également. Le Â* régiment d'infanterie de la garde, qui, d'après son tour de service, aurait dû être à Paris, se trouvait encore en Normandie avec le général Foissac-Latour; c'était donc trois bataillons de la garde royale de moins à Paris que dans les temps ordinaires, quand il aurait fallu en avoir vingt de plus; le Roi habitait Saint-Clpu.d avec ses gardes du corps et les autres troupes de sa maison militaire et deux bataillons et un escadron de la garde : ainsi