‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 194 sur 218 · PUBLICATION DES ORDONNANCES · texte numérisé non relu

PUBLICATION DES ORDONNANCES

le moment était bien favorable pour une insurrection à main armée contre le gouvernement; elle ne se fit pas attendre, d'autant moins qu'on choisit précisément ce moment-là pour lui fournir le prétexte d'éclater.

Je me rendis à Saint-Cloud le dimanche 25; dans les salons, on causait beaucoup des (circonstances critiques où Ton se trouvait, mais personne ne se doutait du parti violent qu'allait prendre le Roi. Je me présentai chez le duc de Raguse, qui était major général de service; il ne me parla de rien qui eût rapport à la situation des affaires, et je crois qu'il n'en savait pas plus que moi sur le coup d'État auquel, quelques heures après, on se détermina dans le conseil des ministres : aucun des grands personnages que je vis ce jour-là à Saint-Gloud ne me fit une seule question sur l'état des corps de la garde royale en garnison à Paris, ni sur les dispositions où l'on pouvait croire que se trouvaient les officiers et la troupe.

Le lendemain 26, aussitôt que le Moniteur et les crieurs publics eurent fait connaître dans Paris les funestes ordonnances, une rumeur de désapprobation et une grande agitation se manifestèrent : je remarquai dans le jardin des Tuileries, au Palais-Royal et sur les boulevards, des groupes nombreux où l'on discutait à haute voix et avec emportement la légalité des ordonnances, et plusieurs individus annonçaient avec des gestes furieux qu'il ne s'y soumettraient pas. Le soir, la voiture et les gens du prince de Polignac furent insultés au moment où ils rentraient (avec ou sans lui) au ministère des affaires étrangères.

Dans l'après-midi du lendemain 27, l'effervescence et l'agitation de la population parisienne s'accrurent d'une manière effrayante; je passai devant plusieurs maisons occupées par les presses et les bureaux des journaux qui ne s'étaient pas encore soumis aux dispositions de la nouvelle ordonnance sur la presse; la force armée en encombrait l'arrivée, accompagnant sans doute les officiers de police pour leur prêter main-forte, et des rassemblements nombreux de peuple, au milieu desquels on voyait des hommes d'une mise soignée, s'étaient formés à la porte de ces maisons et annonçaient déjà

des dispositions menaçantes; néanmoins, j'avais tu si souTent dans Paris, notamment au mois de juin 1820, de ces groupes tumultueux qui criaient beaucoup et ne faisaient rien, que je m'attendais encore cette fois à. un pareil dénouement, d'autant plus que ces hommes si violents en paroles n'essayaient nullement aujourd'hui à s'opposer i l'action de la poUce.

Le soir du même jour, j'appris qu'une émeute assez violente se développait dans les environs du Palais-Royal et de la rue Saint-Honoré; je rentrai aussitôt chez moi afin de savoir si l'état-major général de la garde ne m'y avait pas adressé des ordres, et n'en trouvant pas, je montai à cheval et me rendis promptement chez le maréchal duc de Raguse, sur la place du Carrousel. Tout était parfaitement tranquille dans les rues que je suivis (la place Vendôme et la rue de Rivoli); mais en arrivant chez le maréchal, j'entendis dans la direction du Palais-Royal et du Théâtre-Français quelques coups de feu et môme des détonations qui me parurent être des feux de peloton. Je dis au maréchal que je venais prendre ses ordres et me mettre à sa disposition; mais il ne m'employa pas ce jour-là, et se contentait d'envoyer de temps à autre des officiers aux nouvelles; la plupart rapportaient qu'on formait des barricades dans la rue Saint-Honoré, qu'on pillait des boutiques d'armuriers, que le peuple ameuté lançait des pierres sur la troupe, et que celle-ci avait été forcée, pour sa propre défense, de faire plusieurs fois usage de ses armes; mais jusque-là, il n'y avait pas d'action sérieuse engagée, et la plupart des officiers assuraient que la troupe seule avait fait feu; d'autres cependant disaient avoir vu partir du centre des groupes séditieux des coups de fusil ou de pistolet, ce qui était probable, puisque le pillage de plusieurs boutiques d'armuriers avait mis entre les mains de ces furieux des armes et des munitions; au reste, avant minuit, le tumulte était entièrement apaisé dans ce quartier, et chacun était rentré chez soi, ou vaquait librement à ses afTaires.

Le 28 au matin, mon aide de camp, qui logeait au faubourg Poissonnière, me prévint que les soldats d'infanterie casernes dans son voisinage étaient répandus dans les rues et dans

DÉBUT DE L'INSURRECTION. 49i

les cabarets aux environs de leur quartier, se promenant et buvant avec des bourgeois qui les recherchaient avec empressement et les entraînaient dans les cafés et les billards, qui abondent toujours à l'entour des casernes, pour leur payer à boire : je rendis compte de ce fait, qui me parut inquiétant, au duc de Raguse, et peu d'instant après, je reçus l'ordre de me rendre chez lui à Tétat-major général de la garde royale. Aussitôt que j'y fus arrivé, il me prévint que j'avais le commandement d'une colonne de troupes réunie devant l'hôtel du ministère'des affaires étrangères (boulevard des Capucines) et composée du i*' régiment d'infanterie de la garde fort de trois bataillons, du régiment de lanciers et de deux pièces de canon, f Chaque homme, ajouta-t-il, est pourvu de quarante cartouches; votre mission consiste à parcourir les boulevards depuis la Madeleine jusqu'à la place de la Bastille et de là tout le faubourg Saint- Antoine; vous disperserez les groupes et vous détruirez toutes les barricades qui se trouveront à votre portée : si l'on vous jette des pierres, vous répondrez pas des coups de fusil; si on vous tire des coups de fusil, vous répondrez par des coups de canon; quand vous aurez parcouru toute cette partie de Paris, vous ramènerez vos troupes à l'état-major général de la garde. »

Telles furent, mot à mot, les instructions que je reçus; il ne fut pas question qu'un commissaire de police dût m'accompagner, ni de sommations à faire; il allait sans dire que je n'aurais recours à la force et à l'emploi des armes qu'en cas de résistance sérieuse, et c'était bien mon intention : le maréchal me connaissait assez pour en être sûr. Au moment où je le quittais, on apportait à l'état-major général un officier d'infanterie de la garde blessé de plusieurs coups de feu, sur la place de Grève.

Il m'avait été annoncé trois bataillons du 1*' régiment, et je n'en trouvai qu'un; peu de moments après, un second arriva de Saint-Cloud, d'où il descendait la garde; j'ignore où était le troisième, mais quand j'envoyai prévenir le maréchal de ce contre-temps, il me fit répondre de prendre un bataillon du 6* régiment d'infanterie de la garde qu'on trouverait sur

la place Louis XY. Cette troupe, ayant à sa tète son colonel, le baron de Revel (1), me rejoignit en effet promptement, et ma colonne se trouva forte d'environ 750 hommes d'infanterie, i50 lanciers commandés par leur colonel, le marquis de Chabannes Lapalice (2), 'et de deux pièces de canon; les deux bataillons du 1*' régiment d'infanterie étaient sous les ordres de leur lieutenant-colonel, le baron de Vielbans, le colonel étant absent.

Excepté le bataillon du 6* régiment, cette infanterie me parut assez mal en ordre. Le bataillon qui arrivait de Saint- Cloud semblait déjà fatigué, et effectivement, la chaleur commençait à être forte. Les soldats n'avaient pas mangé, et, sur une question que je lui adressai, M. de Vielbans (3) me dit que ses hommes n'avaient que vingt cartouches et que quelques-uns même n'en avaient que dix; je m'arrêtai peu sur cet article, convaincu que nous en avions plus qu'il ne nous en fallait pour rétablir l'ordre et éteindre la révolte, partout où nous nous présenterions. Je me hâtai donc de me mettre en marche, et je plaçai un peloton de voltigeurs en avant-garde et un autre en arrière-garde, mais tous deux très rapprochés de la colonne.

Je rencontrai des groupes fort agités au coin de la rue Taitbout, sous le café Tortoni, au coin de la rue de Richelieu et près du passage des Panoramas; mais ils se dispersèrent sans aucune résistance sur l'ordre que je leur en fis donner, toutefois en protestant hautement contre les ordonnances (4)

(1) Revel (Antoine), né à Toulon le 21 juillet 1784, sergent au l**" régiment d'infanterie le 15 juillet 1801, sous-lieutenant au 1*' régiment dlnfanterie le 11 novembre 1801, colonel de la légion de la Vendée le 3 juin 1820, colonel du 0« d'infanterie de la garde royale le 29 octobre 1826.

(2) Chabannet'Lapalice (Jean-Jacques-Gilbert-Frédéric-Hugues, marquis de), né en 1701, cavalier dans le régiment des chevau-légers du prince d'Arenberg en 1806; fît toutes les campagnes de TEmpire jusqu'en 1812; chef d'escadron en 1812, prisonnier de guerre à Wilna; officier dans les

gardes du corps en 1814, colonel des lanciers de la garde royale, général de brigade en 1830.

(3) Vielbans (Jacques-Raymond-Sébastien, baron de), né à Brive-la- Gaillarde le 13 février 1785, soldat aux vélites de la garde impériale le 9 juiUet 1804, sous-lieutenant au 55* de ligne le 19 avril 1806, lieutenantcolonel au 1«' d'infanterie de la garde royale le 23 novembre 1825.

(4) Par ces ordonnances, rendues en vertu de l'art. 14 de la Charte

et en annonçant qu'ils ne s'y soumettraient pas. Ces paroles m'importaient peu; je n'étais point chargé de les empêcher de parler, et j'aurais bien voulu qu'ils s'en fussent tenus là.

En arrivant sur le boulevard Bonne-Nouvelle, en face du théâtre du Gymnase, j'aperçus à environ cent pas de moi une barricade, mal faite, dans toute la largeur du boulevard. Elle n'était qu'ébauchée, et ne s'élevait pas à plus de deux ou trois pieds de terre; elle n'était un obstacle à mon passage que pour l'artillerie et la cavalerie; les voltigeurs d'avant-garde la détruisirent promptement de manière que toute la coloiïne pût y passer librement; mais pendant qu'ils étaient occupés à ce travail, plusieurs coups de fusil nous furent tirés de la porte de Saint-Denis, où quelques insurgés s'étaient renfermés, et des encoignures des rues adjacentes. Je crois que personne n'en fut atteint, et nous continuâmes notre marche jusqu'à hauteur de la rue Saint-Denis , mais arrivés en cet endroit, la fusillade devint beaucoup plus vive; il fallut y répondre, et quelques hommes furent tués et blessés de part et d'autre ; au même instant un rassemblement nombreux ayant paru vouloir déboucher sur ma colonne par la rue Saint-Denis, et ayant commencé le feu contre nous, je lui envoyai deux coups de canon qui le dissipèrent aussitôt; ceux qui le composaient se jetèrent précipitamment dans les maisons et dans les rues latérales, et en un clin d'œil cette rue, encombrée de peuple un moment avant, se trouva entièrement déserte.

Je continuai alors ma route, qui ne fut plus qu'un combat continuel, mais souvent insignifiant : de droite et de gauche on nous tirait des coups de fusil, sans qu'il nous fût possible d'apercevoir nos ennemis, toujours cachés derrière des murailles ou par des coins de rue, ce qui n'empêchait pas nos jeunes soldats, malgré nos défenses expresses, de riposter à

octroyée par le roi Louis XVIII en 1814, la Chambre des députés, résultat des âectioDS qui venaient d'être terminées, était dissoute sans avoir siégé. Les collèges électoraux, organisés d'après de nouvelles dispositions, étaient convoqués pour élire de nouveaux députés.

Enfin des entraves étaient apportées à la composition et à la publication des journaux. (Note de Vauteur,)

tout hasard dans la direction du feu; cela les amusait et ne faisait de mal à personne; enfin, à peine étions-nous parvenus à hauteur du ChÂteau d'Eau que le lieutenant-colonel du i*' régiment me rendit compte qu'il restait peu de cartouches à ses hommes, et que plusieurs même en étaient totalement dépourvus : on ne m'avait donné ni caissons d'infanterie ni caissons d'artillerie; les deux pièces de canon n'avaient de munitions que celles contenues dans leurs coffrets. J'envoyai donc sur-le-champ au duc de Raguse un officier de lanciers (M. Petit-la-Montagne) (1) qui, sur ma demande, m'avait été donné par le marquis de Chabannes pour faire, ce jour-là, auprès de moi, le service d'officier d'ordonnance ; je Tavais chargé verbalement de faire connaître au maréchal la résistance que je rencontrais et qui augmentait toujours à mesure que j'avançais, et je demandais instamment qu'on m'envoyât sans retard un caisson de cartouches d'infanterie et un de munitions d'artillerie que M. Petit-la-Montagne me ramènerait lui-même dans le faubourg Saint- Antoine, ou partout où je me trouverais. J'étais loin de supposer que ma communication avec les Tuileries était interceptée, car j'avais laissé des troupes échelonnées sur la route que j'avais suivie, et j'étais prévenu que de fortes patrouilles devaient parcourir les boulevards; mais ce malheureux jeune homme, en essayant de remplir la mission que, je lui avais donnée, et que je ne croyais nullement dangereuse, fut lâchement assassiné sur le boulevard Saint-Denis; on disait même que, déjà renversé de cheval par plusieurs coups de feu, il avait été achevé à terre, mais je ne pourrais croire à une pareille atrocité que si je l'avais vue de mes propres yeux.

J'avançais toujours, et toujours en tiraillant, par conséséquent le peu de cartouches qui restaient au 1*' régiment se trouvaient épuisées quand j'arrivai à la place de la Bastille; mais le bataillon du 6» régiment en était encore assez bien

(1) Peiit-la-Montagne (Victor), né à Neufchàtel le 7 avril 1794, brigadier au 1*' régiment des gardes d'honneur le 22 juillet 1813, garde du corps du Roi le 15 juin 1814, capitaine adjudant-major aux lanciers de la garde royale le 8 mars 1829; tué à Paris le 28 juillet 1830.

pourvu; cette position, au milieu d'une ville aussi populeuse et totalement insurgée, devenait inquiétante, et j'expédiai au maréchal un second officier (M. Imbert de Saint- Amand, major du régiment de lanciers) (i), pour demander de nouveau un prompt envoi de cartouches, qui me devenait indispensable pour continuer ma marche et pour assurer mon retour. Je trouvai sur la place de la Bastille le i" régiment de cuirassiers de la garde, un escadron de gendarmerie, et un régiment d'infanterie de ligne (cette dernière troupe me parut mal disposée). Ces différents corps avaient chacun leur chef particulier, mais pas de commandant général pour donner une direction à cette masse réunie, et, par conséquent, elle était sans utilité pour le service du Roi. Bien qu'elle n'eût pas été mise sous mes ordres, je pensai qu'en cette circonstance il était de mon devoir d'en disposer, et j'ordonnai à une partie des cuirassiers de la garde et au régiment d'infanterie de ligne de marcher sur la place de Grève, pour communiquer avec les troupes de la garde qui devaient y être en position, et maintenir la communication libre entre ces mêmes troupes et ma colonne; je prescrivis en même temps à l'escadron de gendarmerie de conserver son poste sur la place de la Bastille, et après avoir pris ces dispositions et avoir placé en tète de ma troupe le bataillon du 6* régiment d'infanterie de la garde, j'entrai dans le faubourg Saint-Antoine où, de loin, j'apercevais de fortes barricades et des rassemblements nombreux qui se formaient (2).

(1) M. Imbert de Saint- Amand fut assailli de môme que Tavait été M. Petit-la-Montagne; mais il put, en abandonnant son cheval, se réfugier dans une boutique du faubourg Poissonnière, et là, ayant quitté son uniforme et mis un habit bourgeois, il se rendit, ainsi déguisé, à Tétatmajor général de la garde, où il s'acquitta de la mission que je lui avais donnée, mais il n'était plus possible alors de m'envoyer des cartouches ni de communiquer avec moi. (Note de l^auieur,)

Imbert de Saint-Amand (Bernard-Marthe), né à Paris le 30 novembre 1788, cavalier au 2« chasseurs le 24 octobre 1803, sous-lieutenant au 2* chasseurs le 25 mai 1809, capitaine au 2" chasseurs le 8 juiUet 1813, aide de camp du général Pajol le 5 octobre 1813, major aux lanciers de la garde royale le 29 octobre 1828.

(2) M. Sala, oi&cier au 6« régiment d'infanterie de la garde, dans une relation de ces événements intitulée Dix joun de 1830, dit : « Le générai Saint-Chamans dirigea sur le faubourg Saint-Antoine la plus forte partie

Il y avait bien intention, de la part des insurgés, de résister opiniâtrement dans ce faubourg, mais ils n'étaient pas encore tout à fait organisés, et malgré un feu assez vif dirigé contre nous de plusieurs maisons, quelques coups de canon et l'attaque très impétueuse de nos voltigeurs nous rendirent promptement maîtres [des barricades et mirent fin à la fusillade des révoltés, qui jusque-là n'avait pas été très meurtrière. J'occupai la grande rue du faubourg Saint- Antoine dans toute sa longueur, et laissant des pelotons d'infanterie de distance en distance, pour maintenir l'ordre et prévenir de nouveaux rassemblements, je donnai quelque repos à ma troupe, car l'infanterie était très fatiguée de cette longue marche par une chaleur excessive.

Notre attitude était paisible et pacifique, et les habitants, hommes, femmes et enfants, sortirent en foule des maisons et se mêlèrent dans nos rangs; j'étais à cheval au milieu d'eux, et je parlais avec action à plusieurs groupes de ce peuple pour l'exhorter à rester tranquille et à reprendre ses occupations ordinaires, lorsqu'une femme, s'approchant de moi, me dit avec vivacité et en gesticulant qu'il était impossible de rester tranquille lorsqu'on était sans argent pour acheter du pain pour ses enfants, et que, quant au travail et aux occupations, ils n'en avaient plus, puisque depuis la veille tous les ateliers étaient fermés. Je lui donnai une pièce de cinq francs, et elle se mit aussitôt à crier à tue-téte : Vive le Roi f Vive le Roi! Ce cri fut vivement répété par plusieurs de ceux qui m'entouraient et qui me tendaient leurs mains. Je pensai alors qu'un fourgon du Trésor, placé en tête de ma colonne, m'aurait été beaucoup plus utile que mes pièces de canon et aurait produit des résultats plus prompts et plus avantageux pour la cause royale que les caissons de cartouches que j'avais fait demander; le gouvernement devait bien savoir,

de la colonne qu'il avait amenée avec lui de la Madeleine; le commandement en fut donné au colonel de notre régiment,... etc. » M. Sala n'était pas présent : il est donc bien simple que ce récit manque d'exactitude; depuis notre départ du boulevard des Capucines jusqu'à notre retoor sur la place Louis XV, je n'ai pas quitté un instant la tête de ma colonne. (Note de VauUur,}

par sa police, qu'à l'apparition des ordonnances, les chefs des grandes fabriques avaient fermé les ateliers afin de pousser les ouvriers à la révolte par l'oisiveté et le mécontentement. Pourquoi alors ne pas s'être emparé de cette populace en la soldant? L'argent ne manquait pas dans les caisses du Roi. Malheureusement, ceux qui avaient jugé les ordonnances nécessaires avaient en même temps trouvé inutile de prendre des mesures pour en assurer l'exécution : ils avaient compté pour cela uniquement sur la divine Providence; mais en attendant tout du ciel, le salut du trône et du pays, ils auraient dû ne pas oublier ce précepte si sage et d'un si grand sens : Aide-toi, le ciel t'aidera.

Revenons aux braves gens qui m'entouraient dans le faubourg Saint- Antoine, et à cette bonne mère de famille devenue tout à coup si royaliste au son d'une pièce de cent sous* Je leur distribuai avec le même succès tout ce que j'avais d'argent sur moi; pièces d'or et monnaie de billon furent bien reçues et produisirent chez eux le même enthousiasme royaliste, car j'avais soin de leur bien dire que c'était le Roi qui nous avait ordonné de secourir les indigents : je vidai ainsi ma bourse; mais ce mince trésor fut bientôt épuisé, et ne trouvant plus de réponse à faire à ceux qui me tendaient la main (et il en arrivait de nouveaux à chaque instant) (1), je m'aperçus que les cris de : Vive le Roil s'épuisaient aussi; plusieurs de ceux qui s'en allaient les mains vides éclataient même en murmures, et maugréaient tout comme si, après la réception qu'ils m'avaient faite, je leur devais une gratification. Je le répète, si j'avais eu un fourgon de pièces de cinq francs à distribuer, je me serais fait de tout ce peuple du faubourg Saint-Antoine et des environs une nombreuse avantgarde avec laquelle j'aurais pu parcourir pacifiquement tout Paris, et ces mêmes gens qui, le matin, avaient aidé à construire les barricades aux cris de : Vive la charte! le soir les auraient démolies avec joie, aux cris de : Vive le Roi! sans que

(1) J'en entendais à quelques pas de moi qui, en accourant, criaient à leurs amis ou parents : « Dis donc, N..., où est-ce qu'on donne de Vàj> gent?»

j'eusse eu besoin de tirer un coup de fusil, et je les aurais amenés ensuite sur la place du Carrousel saluer de leurs acclamations royalistes le palais de nos rois.

Ayant fait mention de cette circonstance dans le rapport que j'adressai quelques instants après au duc de Raguse, sur les événements de la journée, j'appris, par suite, que le prince de Polignac, à qui ce rapport fut communiqué le jour même par le maréchal, lui écrivit aussitôt (1) : c Faites savoir à M. de Saint-Chamans qu'on lui fournira tout l'argent qu'il voudra. •

Mais il était trop tard (ainsi qu'à l'Hôtel de ville on le disait le lendemain aux envoyés du Roi), et quand M. de Polignac écrivait cette lettre au maréchal, on n'avait pas plus la possibilité de m'envoyer, en temps utile, de l'argent que des cartouches : c'était aussitôt après la publication des ordonnances, les 26 et 27 juillet, et même encore le 28 au matin, qu'il fallait, par les soins des commissaires et agents de police de ces quartiers, distribuer de l'argent parmi les ouvriers et les nécessiteux de la population des faubourgs et parmi les gamins de Paris; on aurait acheté tout ce monde à bon marché, et pour 300,000 francs par jour, on aurait eu à soi les 60,000 hommes qui ont construit et défendu les barricades, sauf quelques chefs qui, isolés, n'auraient pu rien entreprendre; c'était à bon marché éviter la guerre civile et consolider le trône.

J'ai dit que mes troupes étaient paisiblement établies dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, depuis la place de la Bastille jusqu'à la barrière du Trône; l'idée m'était venue d'envoyer chercher des cartouches au château de Vincennes, mais il fallait pour cela détacher une partie de mon infanterie, et, dans la position où je me trouvais, c'eût été me compromettre que de m' affaiblir; il aurait d'ailleurs fallu beaucoup de temps à ce détachement pour aller les chercher, les recevoir et les ramener; je pouvais et je devais m'attendre à chaque instant

(1) Cette lettre fat trouvée dans les papiers du maréchal duc de Raguse, sans doute à l'état-major général de la garde royale, et elle fut imprimée dans plusieurs journaux où je l'ai lue. (Note de l'auleur.)

à être forcé de faire ud mouvement, et dans ce cas, il m'était impossible d'abandonner ce détachement ni de m'en passer; je ne doutais pas qu'on ne m'envoyât bientôt des munitions de l'état-major de la garde, et je résolus, en les attendant, d'adresser au major général le rapport de mes opérations jus* qu'à ce moment de la journée. Dans ce dessein, j'entrai dans un corps de garde de pompiers qui se trouve au milieu du faubourg, et je commençai à dicter à haute voix à mon aide de camp le rapport des événements qui venaient d'avoir lieu : je demandais de nouveau avec les plus vives instances qu'il me fût envoyé des munitions, et j'en étais là de ma dictée quand un pompier, qui paraissait dormir sur le lit de camp et que je n'avais pas aperçu, prit vivement la parole pour m' apprendre que, dans un coin du corps de garde, il se trouvait un coffret renfermant une grande quantité de cartouches : c Mon général, disait-il, il y en a pour faire la distribution à une armée > ; ce pauvre jeune homme n'en avait jamais tant vu (1). Je m'en fls remettre aussitôt la clef par le caporal du poste, et nous y trouvâmes 5 à 6,000 cartouches : c'était peu, sans doute, mais dans la pénurie extrême où nous en étions, ce secours était bien précieux, et me donna la faculté de faire distribuer environ dix cartouches à chacun des hommes qui en étaient dépourvus.

Je remis mon rapport au colonel des lanciers de la garde, et comme, d'après le long retard que mettaient à me rejoindre les officiers que j'avais envoyés auprès du maréchal, je commençais à concevoir des inquiétudes, je donnai ordre au marquis de Chabannes d'envoyer cette dépêche par un officier à la tête de 25 lanciers; mais un quart d'heure après, il vint lui-même me rendre compte qu'il était impossible à la cavalerie, quelque nombreuse qu'elle fût, d'aller de la place de la Bastille aux Tuileries, puisqu'on avait fait des abatis avec les plus gros arbres des boulevards, qui en barraient

(1) Ce poste de pompiers avait été désarmé dans la matinée par le peuple^ et c'est sans doute ce mauvais procédé qui leur avait domié assez d'humeur pour que l'un d'eux m'indiquât les cartouches, ce qu'ils n'avaient pas fait pour le peuple. (Note de fauteur,)

absolument le passage, et que la rue Saint-Antoine était si fortement barricadée que les cuirassiers de la garde et le régiment d'infanterie de ligne que j'avais dirigés vers la place de Grève n'avaient pu forcer le passage; ces troupes venaient donc de se replier sur la place de la Bastille, et je compris alors pourquoi il ne m'arrivait ni ordres, ni munitions.

D'après ces fâcheuses nouvelles, il devenait urgent de sortir de la mauvaise position où je me trouvais, et rassemblant aussitôt mon infanterie, je me mis promptement en marche afin de réunir toutes mes troupes sur la place de la Bastille, d'où je comptais me porter sur le point où je croirais pouvoir agir avec le plus d'avantage et d'utilité pour le service du Roi.

Pendant que j'opérais ces mouvements de détail, des rumeurs sourdes parmi ma troupe, et quelques paroles que je recueillis des officiers qui se trouvaient le plus près de moi, me donnèrent à penser que l'infanterie n'avait pas agi franchement dans cette circonstance, et qu'elle avait même refusé de tirer sur le peuple révolté.

Notre course rétrograde nous attira encore quelques coups de fusil de la part des bons habitants du faubourg; je crois même que le colonel des lanciers de la garde, le marquis de Chabannes, fut légèrement blessé de quelques grains de plomb en arrivant sur la place de la Bastille. Là, on me rendit compte qu'on entendait, par moments, un feu assez vif dans la direction de la place de Grève, et cela me décida*à marcher sur ce point, faisant précéder l'infanterie par mes deux pièces de canon, afin de me trouver plus tôt en mesure de battre les barricades ; mais chaque pièce n'avait plus que deux ou trois coups à tirer, car le peu de munitions contenues dans les coffrets avaient été promptement épuisées.

Les commandants du régiment de cuirassiers de la garde, du régiment d'infanterie de ligne et de la gendarmerie, qui se trouvaient de nouveau réunis sur la place de la Bastille, voulaient absolument que je les comprisse dans mon commandement; mais, outre que ces troupes ne faisaient pas partie de celles qui m'avaient été confiées, elles ne pouvaient

que m'embarrasser, car je n'avais déjà que trop de cavalerie pour la guerre que j'allais faire dans les rues et contre les fenêtres; et quant à l'infanterie de ligne, les mauvaises dispositions qu'elle venait de manifester ne me permettaient pas d'en attendre un appui efficace; ne voulant cependant pas abandonner ces troupes dans une position où, après mon départ, elles pouvaient se trouver compromises, je les autorisai à marcber à la queue de ma colonne.

Dans cet instant, un homme vêtu en bourgeois m'apporta une lettre à mon adresse, sur l'enveloppe de laquelle étaient écrits ces mots : c iO francs au porteur si cette lettre est remise au général Saint-Chamans avant quatre heures. » J'ouvris promptement cette dépêche : elle était du major Imbert de Saint-Amand, mais sans signature : il m'apprenait la mort de l'adjudant-major M. Petit-la-Montagne, assassiné sur les boulevards, et la manière dont lui-même avait évité un pareil sort; il me faisait part de l'impossibilité où l'on était de m' envoyer des cartouches, et me transmettait l'ordre du maréchal de me retirer sans délai sur les Tuileries. Je ne me rappelle pas si cette lettre m'était nominativement adressée, ou à M. de Chabannes, colonel des lanciers.

Je remis au même individu, après qu'il eut été payé, le rapport que j'avais écrit dans le corps de garde des pompiers, en ayant soin de ne pas oublier sur l'enveloppe l'injonction pécuniaire qui avait fait arriver jusqu'à moi la lettre de M. Imbert de Saint-Amand, et qui devait aussi faire parvenir ce rapport au maréchal, et j'entrai aussitôt dans la rue Saint- Antoine où, de la place où nous étions, on pouvait déjà apercevoir de fortes barricades.

J'aurais dû peut-être, d'après l'ordre que je venais de recevoir, me diriger tout de suite sur les Tuileries par les quais de la rive gauche en passant le pont d'Austerlitz; mais le feu qu'on avait entendu dans la direction de la place de Grève et l'aspect très hostile de la rue Saint-Antoine me persuadèrent que, dans l'intérêt du service du Roi, c'était plutôt sur l'Hôtel de ville que je devais marcher que vers les Tuileries.

A notre entrée dans cette rue, nous fûmes assaillis par un feu de mousqueterie assez vif, partant des croisées, et dont l'intensité augmentait i mesure que nous avancions; ma troupe y répondit vivement; plusieurs barricades furent successivement enlevées malgré l'embarras de notre marcbe (car outre les coups de fusil qui partaient de tous o6tés sans que nous pussions apercevoir ceux qui nous les tiraient, on nous accablait du haut des maisons d'un grêle de pavés, de gros meubles, etc., et je n'avais plus un coup de canon à tirer), quand nous nous trouvâmes au pied d'une énorme barricade qui fut lestement franchie par nos voltigeurs d'avantgarde, mais qui était construite si solidement que, malgré de très grands efforts, pendant un long espace de temps il nous fut impossible de la démolir ni même d'y pratiquer un passage pour les canons et la cavalerie. Si je n'avais eu avec moi que de l'infanterie, il m'aurait été facile, et même sans éprouver une grande perte d'hommes, de pénétrer promptement jusqu'à la place de Grève; il ne s'agissait pour cela que de continuer à marcher en envoyant quelques balles dans les croisées, afin d'empêcher nos ennemis de nous ajuster tout à leur aise; mais je ne pouvais abandonner dans ce défilé ni mon artillerie, ni la cavalerie.

La fusillade était extrêmement vive sur ce point, j'y perdais du monde par le feu des maisons situées aux environs de la barricade, et où les insurgés s'étaient enfermés; il m'eût été facile d'en faire enfoncer les portes ou d'y faire pénétrer nos voltigeurs par les fenêtres basses; mais alors la prise d'assaut de ces maisons aurait entraîné des massacres, peutêtre même des incendies, et c'est surtout ce que je voulais éviter, car, vainqueurs ou vaincus, on n'aurait jamais pardonné aux brûleurs d'une rue de Paris, et la prise de quelqu'une de ces maisons n'aurait été en définitive que de peu d'utilité pour le succès de notre cause.

Cette lutte meurtrière continuait avec acharnement de part et d'autres, et j'y avais déjà perdu bien des braves gens (i).

(1) Mon aide de camp, le capitaine Dalpuget, y fut atteint de deux balles.

lorsque plusieurs officiers d'infanterie s'approchèrent de moi pour me prévenir, à voix basse, que leurs hommes brûlaient les dernières cartouches ; je m'y attendais bien, d'après la vivacité de notre feu, et il fallut alors reconnaître qu'il n'y avait pas possibilité de pénétrer, avec cette colonne embarrassée de chevaux et d'artillerie, jusqu'à la place de Grève. Je fis donc rappeler les voltigeurs d'avant-garde qui étaient toujours engagés au delà de la barricade monstre qui nous séparait d'eux, et j'opérai ensuite un mouvement par ma gauche pour gagner le pont d'Austerlitz par les rues latérales qui, de la rue Saint-Antoine, se dirigent sur ce point. Cette marche ne fut pas inquiétée par les insurgés; quelques-iHis de leurs tirailleurs essayèrent de nous interdire le passage du pont, mais ils étaient en trop petit nombre, et aussitôt que nous fûmes passés sur la rive gauche de la Seine, voyant les boulevards neufs tout à fait libres et sans barricades, j'ordonnai au colonel des lanciers de la garde de se rendre rapidement aux Tuileries afin de prévenir le maréchal duc de Raguse que je me dirigeais sur l'École militaire pour me réapprovisionner en munitions d'artillerie et en cartouches d'infanterie, et lui demander ses ordres pour mes mouvements ultérieurs.

Il était alors cinq à six heures du soir, la troupe était sous les armes et en marche depuis sept heures du matin; nos hommes étaient exténués de fatigue, de faim et surtout de soif, car la chaleur était brûlante et doublée encore par l'émotion que produit toujours un combat long et acharné.

Notre marche depuis le pont d'Austerlitz jusqu'à l'esplanade des Invalides en suivant les boulevards neufs ne fut pas troublée; quelques coups de fusil tirés honteusement par des gens qui se cachaient derrière les murailles ne nous occasionnèrent aucune perte : mais nous marchions lentement, tant à cause de nos blessés, pour lesquels je ne trouvais aucun moyen de transport, que par suite de l'extrême fatigue de l'infanterie, et le jour baissait quand nous arrivâmes devant la grille de l'hôtel des Invalides ; j'y trouvai leur vénérable gouverneur (le marquis de Latour-Maubourg), qui s'empressa

de faire donner à mes troupes les rafraîchissements dont elles avaient un si grand besoin, et j'y déposai les blessés qui l'étaient assez grièvement pour ne plus pouvoir nous suivre, et que M. Ivan, chirurgien en chef de l'hôtel, fit panser aussitôt avec l'empressement et les soins qui distinguent toujours, dans ces malheureuses circonstances, les chirurgiens militaires français.

Pendant ce temps de repos, j'avais envoyé à l'École militaire chercher quelques caissons de cartouches dont la distribution venait d'être terminée, quand un officier m'apporta un ordre du maréchal pour établir ma troupe au bivouac sur la place Louis XV et dans les Champs-Elysées : je m'y rendis seulement avec la colonne qui me suivait depuis le matin, et je laissai aux cuirassiers, à la gendarmerie et à l'infanterie de ligne la liberté de prendre telle position que leurs chefs leur prescriraient.

Je trouvai déjà bivouaquées sur la place Louis XV et dans les Champs-Elysées plusieurs troupes d'infanterie de la garde; je crois que c'était la brigade du général Saint-Hilaire : cet officier général était lui-même établi à l'hôtel du ministère de la marine, où je me rendis également, et après avoir placé mes troupes comme je le jugeai convenable, je courus rendre compte au duc de Raguse de mes opérations pendant cette journée et de ma position actuelle.

Le maréchal venait de se jeter sur son lit : la journée avait dû, moralement et physiquement, être fatigante aussi pour lui; il voulut bien me donner des éloges (i), et il me questionna sur rétat des choses et sur les meilleurs moyens à employer pour réduire les révoltés; je lui en soumis plusieurs, et entre autres l'action d'une forte masse d'artillerie réunie avec laquelle on pourrait foudroyer, ou au moins effrayer tout ce qui tenterait de s'approcher des Tuileries, c Mais, dit-il. toute l'artillerie de la garde, excepté les batteries de service, est à Vincennes, et nos communications avec Vincennes ne sont pas libres! » Cet obstacle était minime, car

(1) « Général Saint-Chamans, me dit-il quand j'entrai chez lui, vous vous êtes conduit en homme d'esprit et en homme de cœur. »

Page 1