‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 195 sur 218 · BIVOUAC AUX CHAMPS-ELYSÉES · texte numérisé non relu

BIVOUAC AUX CHAMPS-ELYSÉES

en envoyant quelques bataillons d'escorte et en faisant un petit détour, cette artillerie aurait bien eu le temps d'arriver dans la matinée. Le maréchal se tourmentait aussi sous le rapport des vivres : les magasins de pain et autres approvisionnements étaient trop éloignés des Tuileries pour qu'on pût envoyer des hommes de corvée aux distributions : il aurait fallu livrer bataille pour y arriver. Je me rappelai alors les rafraîchissements que le marquis de Latour-Maubourg avait délivrés à toute ma colonne, et je proposai au maréchal d'employer la manutention et les approvisionnements de l'hôtel des Invalides, pendant toute cette nuit et la matinée du 29, afin de pouvoir donner, dans la journée, du pain à la garde royale; on y aurait sans doute aussi du vin et de l'eau-de-vie; quant à la viande, il était facile d'envoyer saisir celle qui devait être prête dans les abattoirs des barrières de Clichy et de Monceau : ces idées furent accueillies, et je fus aussitôt chargé d'en préparer l'exécution. Je passai donc le reste de la nuit à écrire au marquis de Latour-Maubourg (et il s'était effectivement mis en mesure de nous fournir dans le courant de la journée une bonne provision de vivres de toute espèce, mais l'évacuation de Paris rendit inutiles ses bonnes dispositions) et j'envoyai aux abattoirs des détachements armés qui, au point du jour, nous ramenèrent une grande quantité de viande.

Le régiment des chasseurs à cheval de la garde arrivant de Melun me rejoignit le 29 de grand matin; il avait eu quelque peine pour pénétrer jusqu'à la place Louis XV, et avait été forcé de faire plusieurs détours : j'attendais également les dragons 'de la garde venant de Fontainebleau, et je m'étonnais même (à 6 heures du matin) de ne pas les voir déboucher, lorsqu'un officier de ce régiment arriva à toute bride pour me rendre compte que ce corps n'avait pu passer le nouveau pont sous Grenelle; que ce quartier, ainsi que ceux des Bonshommes et de Chaillot, étaient en insurrection et armés, et qu'au moment où il avait quitté le régiment, les chefs éprouvaient quelque embarras sur la direction qu'ils devaient suivre. J'envoyai aussitôt cet officier au maréchal

pour lui porter ces renseignements et lui demander ses ordres.

En ce moment, les environs des Tuileries étaient encore assez calmes; je parcourus les boulevards du c6té de la Madeleine, et rien n'annonçait positivement que la lutte engagée depuis deux jours allait recommencer. Les Parisiens se lèvent tard, et ils n'étaient pas encore prêts pour cette troisième journée.

Peu de temps après, un aide de camp du maréchal revint avec l'officier de dragons que je lui avais envoyé, et ils m'apportèrent l'ordre de me diriger sur-le-champ avec deux bataillons du 1** régiment d'infanterie de la garde, le régiment de chasseurs à cheval et une pièce de canon, sur Passy et Auteuil, afin de rétablir la conmiunication directe avecSaint-Cloud et de dégager le régiment de dragons de la garde, s'il en était besoin; je fis aussitôt mes dispositions en conséquence et j'allais me mettre en marche, quand le lieutenant-colonel du 1*' régiment d'infanterie, M. de Yielbans, vint me dire que ses hommes déclaraient hautement qu'ils ne se battraient plus contre les Parisiens.

On peut juger combien cette première marque d'insubordination et de défection dans les troupes de la garde royale me surprit et m'affligea : je craignis tout de suite, si ce régiment montrait ouvertement ces mauvaises dispositions, qu'elles ne se communiquassent rapidement aux autres corps qui nous entouraient; je répondis donc à M. de Vielbans qu'il ne s'agissait pas, au moins pour le moment, de se battre dans Paris, puisque nous allions en sortir, et que notre mouvement n'avait pour but que d'éclairer et d'assurer la route de Saint-Cloud. Je le renvoyai à la tête de son régiment avec ces bonnes paroles, et m'y étant porté moi-même un instant après, je me mis en marche par les Champs-Elysées, l'allée des Veuves et le quai de Chaillot; je trouvai quelques barricades élevées sur ce quai avant d'arriver à la barrière des Bonshommes, mais elles étaient abandonnées, et les insurgés se contentèrent, sur ce point, de tirailler quelques coups de fusil des jardins qui bordent le quai; la fusillade devint plus vive en approchant

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