ÉVACUATION DE PARIS
Lorsque j'arrivai à la porte Maillot (entrée du bois Boulogne), plusieurs hommes embusqués derrière les arbres de l'avenue de Neuilly nous envoyèrent quelques coups de fusil; on nous en tira également de Sablonville et du chemin des Ternes ; un officier m'ayant fait remarquer au même instant un attroupement armé assez nombreux dans la direction de Neuilly, ^je ils tirer sur ce point un ou deux coups de canon (1) afin de disperser tout ce monde et d'éviter que ma colonne ne fût inquiétée sur la droite dans le mouvement de retraite sur Saint-Cloud.
£n traversant Boulogne, je rencontrai M. le Dauphin suivi
y étaient postés. Cinq hommes forent grièvement blessés par ces coups de feu. Il continua sa route et arriva & la Bastille, où il reçut Tordre de se porter à la barrière du Trône par le faubourg Saint-Antoine. En revenant un homme fut tué, et il y eut plusieurs blessés. Rentré dans la rue Saint- Antoine et renforcé par le 1*' bataillon qui revenait de Saint-Cloud et qui y avait été relevé par le 2* régiment, il reçut Tordre de rejoindre la place de Grève.
Plusieurs barricades furent enlevées : arrivée à la vieille rue du Temple, la compagnie de grenadiers du {•' bataillon, les voltigeurs des !•' et 3* bataillons et la l** compagnie du i*' bataillon passèrent la plus forte barricade. Voyant que le bataillon ne suivait pas, ils opérèrent leur retraite : MM. Fellonneau et Molard, lieutenants, furent tués, ainsi que sept hommes. MM. de Bonchamp de Fierville, Dutheillet de Lamothe et de Bousmard, capitaines, y furent grièvement blessés. Cinquante hommes y furent aussi plus ou moins grièvement blessés, soit par des coups de feu , soit par ce qu'on jetait par les fenêtres.
La retraite s'opéra par la rue Saint- Antoine... on gagna le pont d'Austerlitz, où il y eut encore quelques coups de fusU échangés ; puis on revint par les boulevards extérieurs aux Invalides, où il y eut une distribution de pain. De là ces deux bataillons s'en vinrent passer la nuit aux Champs-Elysées au bivouac.
Le 29, le détachement qui était aux Champs-Elysées fut chargé d'éclairer les environs de Paris. En y allant et près du pont d'Iéna, il trouva ime barricade qu'il franchit. Il fit prendre la fuite & des liommes qui tenaient la hauteur du Trocadéro et s'en empara, éclaira Passy, Auteuil, le bois de Boulogne, revint & la porte MaUlot où il fut chargé de protéger la retraite de la cavalerie ot de l'artillerie.
Le détachement était au repos, à l'embranchement des cinq routes au bas de la barrière du Roule. Un voltigeur y fut tué par un coup de feu parti de chez un marchand de vin. De là il revint & Saint-Cloud par le bois de Boulogne. (Archives de la guerre).
(i) Les journaux révolutionnaires firent beaucoup de bruit à cette époque d'un boulet trouvé dans le parc de Neuilly, où résidait alors le duc d'Orléans, en prétendant que de Saint-Cloud on avait tiré sur Neuilly : si effectivement un boulet a été trouvé dans ce parc, c'est probablement un de ceux que, de la porte Maillot, j'avais envoyés dans la direction du pont de Neuilly. (Note de Vauteur.)
d'un nombreux état-major; le prince s'arrêta pour me dire qu'il prenait le commandement en chef de l'armée; il m'adressa gracieusement quelques mots flatteurs sur ma conduite pendant ces événements, et il ajouta d'une manière très significative : c Au reste, soyez tranquille, le Roi en est bien instruit *; c'était m'annoncer un avancement qui, en effet, ne se fit pas attendre (1).
Il me quitta après ces paroles en m'ordonnant d'établir mes troupes à Saint-Cloud, où j'arrivai un moment après, et ne trouvant pas d'officier d'état-major pour m'indiquer l'emplacement que je devais occuper, je les bivouaquai provisoirement dans la grande allée qui borde la rive gauche de la Seine de Saint-Gloud à Sèvres (2).
(iV. B. Proposition faite par moi au Roi, dans la soirée du 29, de marcher sur Paris et de m'emparer du château des
(1) Le 30, un officier de rétat-major général de la garde, M. de Puibusque, capitaine, m'apporta au bivouac ma nomination, datée du 29 juillet, au grade de lieutenant général ; quand je remerciai M. le Dauphin, il me dit affectueusement : « Vous voyez, mon cher Saint-Chamans, que nous n'avons pas perdu de temps pour vous récompenser de votre belle conduite; nous nous sommes pressés, et avec raison, car probablement dans quelques jours nous ne le pourrions plus. » Je rejetai bien loin cette idée, que je croyais tout à fait dénuée de fondement; mais la suite ne prouva que trop combien les pressentiments de ce prince étaient justes.
J'avoue que cette récompense, qui m'était accordée d'une manière si honorable et dans une pareille circonstance, me flatta au delà de toute eipression, et je suis persuadé que ceux qui, dans les premiers jours d'avril 1814 et au moment de son abdication, reçurent de Bonaparte les récompenses qu'il accordait & la vigoureuse fidélité qu'ils lui avaient conservée dans ces moments critiques, en furent plus glorieux que de toutes celles qu'ils avaient déjà reçues de lui dans les temps où la fortune lui était si favorable.
« Saint-aood, la S9 jiiiUat 1830.
« MONSIEUB LE CoMTEf
« J'ai l'honneur de vous prévenir que, sur la présentation de M. le Dauphin, le Roi a daigné vous nommer par ordonnance de ce jour au grade de lieutenant général.
« Cette lettre d'avis vous tiendra provisoirement lieu de brevet. »
« Le prétidênt du eamêil des minûirei, chargé par
intérim du portefeuille de la guerre,
« Prince de Polignac. »
(2) Le jour de notre départ de Saint-Cloud pour Trianon et Rambouillet, ie rencontrai sur le grand escalier de Saint-Cloud Mme la duchesse de