‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 203 sur 218 · LA COUR A RAMBOUILLET · texte numérisé non relu

LA COUR A RAMBOUILLET

Les mêmes discoureurs qui, en nous supposant maîtres de i 5,000 hommes de bonnes et fidèles troupes, nous reprochaient de n'avoir pas marché sur Paris, ont ensuite jugé d'après l'événement et disent aujourd'hui : < Dans tous les cas, il ne pouvait arriver pire que ce qui est arrivé. > Moi, je trouve ces personnes-là de mémoire bien courte, et il me semble qu'ils ont trop vite oublié les leçons de l'histoire contemporaine et surtout les journées des 5 et 6 octobre 1789 et 20 juin 1792. Pensent-ils que ces criminelles tentatives n'auraient pas été renouvelées dans le château de Rambouillet, ou tout autre endroit, au profit de l'usurpation dont on voulait faire une quasi-légitimité? Il fallait peu de chose pour arriver à ce triste résultat, si important pour les partis révolutionnaire et orléaniste qui, dans ce moment, s'étaient réunis et nous étions

si peu en mesure de nous y opposer et de résister à leurs tentatives I Ces mêmes personnes ferment sans doute les yeux pour ne pas voir qu'un nouveau 2i janvier aurait succédé aux événements de juillet 1830, comme cette fatale journée, en 1793, a succédé aux événements du 10 août 1792. Ne reconnaîtrontelles pas avec nous que la nouvelle révolution aurait eu bientôt retrouvé, à défaut de l'ancien Temple, une prison pour recevoir une seconde fois la fille de Louis XVI? et notre Henri- Dieudonné n'y aurait-il pas rencontré un autre Simon et terminé en martyr, comme Louis XVII, sa royale existence?...

Mais reprenons le cours des événements.

M. le Dauphin ayant abdiqué jugea qu'il ne lui convenait plus de conserver le commanden^ent en chef de l'armée; il le remit donc au maréchal duc de Raguse (1), qui, dans la soirée

(i) L'ordre du jour qui nous apprit cet événement est ainsi conçu : « L'armée est prévenue que S. A. R. M. le Dauphin remet le commandement à M. le duc de Raguse; en conséquence MM. les généraux et chefs de corps voudront bien lui adresser leurs rapports et exécuter les ordres que M. le maréchal leur donnera.

« M. le lieutenant général baron de Gressot quitte en même temps les fonctions de mojor général de l'armée et sera remplacé par le maréchal de camp marquis de Choiseul, en qualité de chef d'état-major.

tf Signé : Le major général, « Baron de Gressot.

« Runbottillet, le S août 1880. >

du même jour, fit mettre sous les armes tous les corps de la garde royale sur remplacement où ils étaient bivouaques, leur donna en peu de mots connaissance de l'abdication du Roi et de son fils en faveur du duc de Bordeaux, et leur fit successivement prêter serment de fidélité au nouveau roi Henri Y. Le serment prêté sous les armes offrit un spectacle imposant; les troupes de la garde, au milieu de la déplorable position où nous étions depuis quelques jours, retrouvèrent de l'enthousiasme pour saluer leur nouveau monarque, et les cris de rVive le Roi t éclatèrent de toutes parts; c'était le chant du cygne.

Bientôt après, le même jour, un officier de la garde nationale de Paris, se disant colonel et aide de camp du général La Fayette, se présenta à nos postes en annonçant qu'il voulait parlementer ; mais on savait qu'il avait joué un rôle très actif dans l'embauchage et la défection de la division de grosse cavalerie de la garde, et nos sentinelles reçurent les ordres les plus positifs pour que sous aucun prétexte il ne fût admis à parlementer; en conséquence, aussitôt qu'il s'avança vers elles, il fut prévenu de cette disposition et reçut l'injonction de retourner en arrière , mais il continua à s'approcher malgré les menaces qui lui étaient faites, et enfin la sentinelle la plus avancée fut forcée, pour obéir à la consigne, de faire feu sur lui; il eut la jambe cassée d'une balle, et on l'emporta prisonnier dans Rambouillet, ainsi qu'un brigadier déserteur des cuirassiers de la garde qui l'accompagnait. Ce dernier ne reçut aucun mauvais traitement : quant au colonel blessé, on lui prodigua les soins les plus empressés.

Le lieutenant général Foissac-Latour avait été chargé de porter à Paris l'abdication du Roi et de M. le Dauphin; il avait pu juger à Rambouillet de notre position militaire et des dangers que pouvaient courir le Roi et la famille royale; nous attendions de ses nouvelles avec impatience, et rien n'avait transpiré sur le résultat de sa mission, quand le 3 août au soir, nous vîmes arriver dans les cours du château trois envoyés du gouvernement provisoire établi à Paris; ils furent aussitôt reçus par le Roi. J'ignore quel fut le sujet de leur

Page 1