ABDICATION DU ROI
entretien avec Sa Majesté, mais peu de temps après leur arrivée, le duc de Raguse me fit appeler, et en m'annonçant que nous allions sur-le-champ quitter Rambouillet pour prendre la route d'Épernon, il me désigna l'emplacement où je devais réunir les troupes que je commandais et qui étaient destinées à faire l'arrière-garde de toute la colonne; il m'ordonna de marcher très militairement et de faire des haltes fréquentes pour rallier les traînards et de ne permettre à aucun militaire ni à aucune voiture de rester en arrière; je devais m'arrèter et prendre une bonne position avant d'arriver à Maintenon et y attendre des ordres. Je fus, en même temps, ofiBcieusement prévenu qu'une troupe nombreuse de Parisiens et de gens de la campagne arrivaient en armes sur Rambouillet, dont ils n'étaient plus qu'à une petite distance.
Le château et la ville de Rambouillet furent bientôt évacués, mais je fus forcé de rester longtemps en bataille à la sortie de cette ville sur la route d'Epernon pour laisser filer tous les équipages du Roi et de la famille royale, ainsi que beaucoup de traînards; enfin, entre onze heures et minuit, je me mis en route dans le meilleur ordre, et je crois que dans ce même instant la colonne parisienne entrait à Rambouillet.
Cette marche de nuit présenta le spectacle le plus déplorable pour la discipline et le bon esprit de l'infanterie de la garde; les villages et les embranchements de routes étaient obstrués par les déserteurs, qui s'en allaient gaiement chez eux et abandonnaient ainsi leur Roi malheureux et menacé par la révolte; j'en avais le cœur serré et je m'efforçais par de bonnes paroles de leur persuader de rejoindre leurs corps, mais ce fut peine inutile, et mes discours ne produisaient d'autre effet que de donner à leur désertion une course plus rapide, dans la crainte sans doute que je ne les fisse arrêter: ce qui était bien loin de ma pensée, car je savais alors que nous n'aurions plus de combats à livrer et que nos princes allaient s'embarquer à Cherbourg, escortés jusque-là par les trois envoyés du gouvernement de Paris (le maréchal Maison et MM. de Schonen et Odilon Barrot) qui avaient déterminé notre départ de Rambouillet; si j'éprouvais un chagrin si vif
au spectacle de cette honteuse désertion, si je m'efforçais d'en arrêter le cours, ce n'était donc pas pour conserver dans nos rangs des combattants dont nous n'avions plus besoin, mais uniquement pour l'honneur de la garde royale et pour montrer à notre Roi, jusqu'au moment où il quitterait la France (car je croyais alors que nous l'escorterions jusqu'à Cherbourg), que les soldats de sa garde lui étaient restés fidèles quand même.
Personnellement, je n'avais rien à désirer sous ce rapport, car dans les troupes qui étaient sous mon commandement (les régiments de dragons et de chasseurs à cheval), il n'y avait pas de désertion; le général Talon était aussi heureux avec les régiments de hussards et de lanciers, et j'en éprouvais une grande satisfaction, surtout en comparant cette bonne conduite de nos quatre régiments de cavalerie légère avec la honteuse défection de ceur de la grosse cavalerie. J'étais loin de prévoir que, dans quelques heures, le régiment de chasseurs ternirait tout à coup l'éclat de cette brillante conduite par une désertion spontanée et en masse.
J'arrivai près de Maintenon de grand matin et, avec mon arrière-garde, je pris position à un quart de lieue de cette ville, sur la route de Rambouillet; je fis établir les gardes nécessaires pour la sûreté de mon poste et du quartier royal qui s'y trouvait encore; nous restâmes plusieurs heures dans cette position, et ce fut alors que nous apprîmes que les corps d'infanterie de la garde venaient d'être dirigés sur Chartres, où ils devaient être licenciés; quant à la cavalerie légère, elle avait Tordre de suivre encore le Roi, et je pense que c'est par erreur ou par suite d'un ordre mal donné que la brigade du général Talon (les lanciers et les hussards) se rendit aussi à Chartres. Je partis donc de Maintenon d'après les instructions que j'avais reçues à onze heures du matin pour me rendre à Dreux, en continuant à faire l' arrière-garde de l'escorte du Roi.
La nouvelle du licenciement de l'infanterie produisit probablement un fâcheux effet sur l'esprit de quelques officiers du régiment de chasseurs de la garde, car lorsque, après avoir