DÉPART DU ROI. 5S
remis ma colonne en route, j'eus dépassé Maintenon, marchant à la tète des dragons sur la route de Dreux, un officier d'état-major vint en toute hâte me prévenir que les chasseurs de la garde, que je croyais encore avec moi et formant l'extrême arrière-garde, avaient, au contraire, repris la route de Paris : on m'a assuré que ce régiment avait été entraîné à cette fausse démarche par deux officiers supérieurs et un capitaine commandant, dont je veux taire les noms, d'autant plus que n'ayant pas été moi-même témoin de ce fait, il ne m'appartient pas de mentionner défavorablement ces officiers. Le colonel du régiment, M. Dureau de la Malle, après avoir fait tout ce qui était en son pouvoir pour arrêter ce désordre, me rejoignit bientôt après sur la route de Dreux avec une vingtaine d'officiers et autant de chasseurs restés fidèles à leur serment, et qui ne quittèrent l'escorte du Roi que quand Sa Majesté nous eut congédiés.
Quant au régiment de dragons, sa solidité dans les bons principes était telle que chaque homme de cet excellent corps aurait considéré comme une tache et une honte qui leur seraient personnelles si l'un d'eux avait manqué à l'appel dans cette circonstance; et ce sentiment honorable f^it poussé si loin que deux ou trois dragons, entre Maintenon et Dreux, ayant perdu leurs chevaux (par suite d'une accablante chaleur), nous rejoignirent à pied à Dreux, dans la soirée, en rapportant eux-mêmes tout le harnachement.
J'arrivai dans cette ville le 4, après midi, et je fus aussitôt prévenu par M. le maréchal duc de Raguse qu'aucune troupe de la garde, excepté deux ou quatre pièces d'artillerie, ne devait escorter le Roi plus loin : nous eûmes l'ordre de nous trouver le lendemain, à la sortie de Dreux, sur le passage de Sa Majesté, afin de lui rendre une dernière fois nos respectueux devoirs.
En conséquence, le 5, entre quatre et cinq heures du matin, nous étions en bataille à la sortie de la ville sur la route de Nonancourt; la famille royale, dans différentes voitures, précédait celle du Roi et nous témoigna par ses gestes, et des adieux affectueux, le chagrin qu'elle éprouvait en se séparant
de serviteurs aussi fidèles et aussi dévoués. M. le Dauphin était à cheval : enfin, la voiture du Roi parut; Sa Majesté m'apercevantà la tête de la cavalerie me fit signe d'approcher près de la portière de droite. < Les dragons sont bien beaux, me dit-elle. — Sire, répondis-je, il ne manque pas un homme dans les rangs de ce brave régiment, et tous sont prêts à exécuter les ordres qu'il plaira au Roi de leur donner. » J'étais fort ému en prononçant ces paroles, et le Roi fut aussi saisi d'un attendrissement très visible; et sans pouvoir articuler une parole de plus, cet excellent prince me tendit sa main, que j'eus l'honneur de presser un instant dans la mienne... Il fallut enfin quitter cette position si honorable, et aussitôt que le cortège eut défilé, je fis rentrer à Dreux les troupes dont le commandement m'était confié, et que j'avais l'ordre de renvoyer dans leurs garnisons respectives ; elles partirent dans la matinée du même jour.
Le licenciement de la garde royale était déjà arrêté par les chefs du parti vainqueur; on y procéda aussitôt que les régiments furent rentrés dans leurs garnisons, et le 15 août, il ne restait plus de ce corps d'élite, qui comprenait 8 régiments d'infanterie, 8 de cavalerie et i d'artillerie, que les trésoriers et les officiers d'habillement chargés de rendre les comptes et de faire la remise des magasins.
Quant à l'état-major général de la garde, il se composait de 4 maréchaux de France, de 4 lieutenants généraux, de 10 maréchaux de camp et d'un nombre considérable d'officiers de tous grades; ils furent mis en disponibilité, mais seulement ceux qui consentirent à prêter serment au duc d'Orléans, que ces mêmes chefs du parti vainqueur posèrent sur le trône de France le 7 août; les officiers qui refusèrent de prêter ce serment (et j'étais du nombre) furent mis en réforme jusqu'au moment où, ayant accompli trente années révolues de service, ils seraient, de droit, admis à la retraite.
Les officiers des régiments furent traités à peu près de même ; mais on leur fit éprouver toutes sortes de tracasseries et de chicanes pour ne pas leur reconnaître, bien qu'ils y eussent des droits positifs, le grade supérieur à celui dont ils