LICENCIEMENT DE LA GARDE ROYALE
remplissaient les fonctions dans la garde royale, ou du moins pour leur faire perdre leur ancienneté dans ce grade.
Quant aux sous-officiers et aux simples soldats, ils furent d'abord renvoyés dans leurs foyers avec des congés illimités; mais peu de temps s'écoula sans qu'ils fussent rappelés au service actif, et on les plaça dans des corps de l'armée appartenant à la même arme que les régiments où ils servaient dans la garde royale.
Dans cet état de choses, il m'aurait été désagréable d'habiter Paris; peut-être aussi, après la conduite que j'avais tenue dans ces derniers événements, ne m'y aurait-on pas laissé tranquille : je me retirai donc dans la terre de mon frère, à Chaltrait, département de la Marne. Comme moi, il avait refusé le serment au nouveau roi, et avait perdu sa place de conseiller d'État; son fils, Odon de Saint-Chamans, à la révolution de Juillet, avait quitté l'état-major de l'armée d'Alger, où il avait servi d'une manière fort distinguée, et vint se réunir à nous à Chaltrait, d'où, aussitôt qu'il y fut arrivé, il envoya au ministre de la guerre sa démission.
Notre position se trouva ainsi totalement changée en quelques jours, et tous trois nous venions de perdre des emplois honorables et lucratifs, et une belle carrière à parcourir, où tous nous pouvions espérer du succès; mais cette pensée nous occupait peu : les malheurs de nos princes exilés, les orages politiques qui menaçaient la France, l'usurpation sur le trône, la république de 1793 qui se montrait déjà menaçante, voilà les sujets de nos conversations et les idées qui dominaient toutes nos pensées.
Les premiers temps de notre séjour à Chaltrait furent pénibles : les paysans champenois, qui ne sont pas aussi bêtes qu'on veut bien le dire, et qui ont même beaucoup de finesse toutes les fois qu'il s'agit d'intérêts pécuniaires, avaient salué avec transport l'aurore d'une nouvelle révolution; ils croyaient que, de même qu'en 1790, les riches propriétaires allaient être forcés, pour sauver leurs têtes, de quitter la France, et qu'alors les lois sur l'émigration revenant en vigueur comme au bon temps, les prolétaires et la plus basse classe pour-
raient acquérir à vil prix, et même gratis, les domaines morcelés de la grande propriété; mais voyant qu'au contraire chacun de nous restait tranquillement dans ses terres, ils résolurent, du moins ceux de nos environs et particulièrement des individus qui, depuis quelques années, nous devaient de la reconnaissance pour le bien que nous leur avions fait, de nous forcer à quitter le pays; ainsi, des affiches anonymes furent placardées dans les villages autour de nous, les jours de foire et de marché; on nous y accusait de cacher dans les souterrains du château de Chaltrait un grand nombre de prêtres (500) destinés à prêcher la contre-révolution; d'autres avis établissaient que le roi Charles X, avant son départ, nous avait remis, à mon frère et à moi, une somme de 700,000 francs, et que cet argent, destiné à créer et répandre des plans d'incendie et de destruction contre les maisons des pauvres paysans champenois, était enfoui dans les caves de Chaltrait. C'était avec ces mêmes moyens qu'en 4789 on avait fait brûler les châteaux et massacrer les nobles, et c'était pour arriver au même résultat en 1830 que les meneurs des viUages de nos environs répandaient ces bruits absurdes, et bien peu s'en fallut qu'ils ne réussissent dans leurs projets; car nous apprîmes avec une complète certitude que dans plusieurs villages (et notamment i Congy et à Férébrianges) la populace avait voulu marcher en armes sur Chaltrait, afin, disait cette canaille; d'y faire des visites domiciliaires dans le château, et Dieu sait alors ce qui serait arrivé de nous! Mais quelques hommes modérés qui, dans ces mêmes endroits, avaient encore conservé de l'influence, parvinrent i retenir les paysans, et finirent même par leur faire honte de leurs mauvais desseins.
Le coup ayant manqué de ce cAté, nos révolutionnaires campagnards se retournèrent d'un autre : ils savaient qu'un passage de troupes allait avoir lieu à Étoges (village sur la grand*route de Paris à Châlons et à une lieue de Chaltrait). Us s'y rendirent donc, et se mêlant parmi les sous-officiers et les soldats, ils colportèrent dans les rangs de cette troupe révolutionnaire exaltée les mêmes nouvelles sur les carlistes