‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 21 sur 218 · SÉJOUR A POSEN · texte numérisé non relu

SÉJOUR A POSEN

suivre et combattre les Russes et les Prussiens; les femmes, par leurs [discours et par tout ce qu'il y a de séduisant dans leurs manières (et leur influence est bien plus grande qu'on ne le pense dans tout ce qui a rapport à l'enthousiasme militrire), secondaient ce mouvement qui était vraiment national; ces malheureux Polonais courbés depuis longtemps sous le joug de fer des Prussiens, mais qui se rappelaient qu'ils avaient été une nation grande et indépendante, sortaient, à notre arrivée, de leur abattement; ils prévoyaient que nous allions rétablir le royaume de Pologne, et se regardaient déjà comme rendus à la liberté ; ils voyaient dans les soldats français des frères et des libérateurs; ils ne se doutaient pas, plus que nous, que nous leur apportions pour longtemps la ruine et la destruction, et par la suite un esclavage plus rude encore que celui qu'ils avaient, déjà souffert.

Leur bonne volonté pour nous suppléa au peu de ressources que le pays offrait, surtout pour une armée aussi nombreuse et qui marchait sans relâche; aussi eûmes-nous peu de privalions à endurer de Berlin à Posen, quoiqu'il ne se trouve guère de villes sur cette route.

Nous étions le 2 décembre à Posen, où l'Empereur avait établi son quartier général; nous y restâmes dix jours, pendant lesquels on nous donna continuellement des bals et des fêtes; les femmes y étaient jolies et élégantes, et très prévenues en notre faveur; tout ce peuple, grands et petits, était pénétré d'admiration pour l'Empereur et l'armée française.

Nous quittâmes Posen pour nous porter sur la Vistule, que le corps du maréchal Soult passa à Block et à Dobrzyn les 21 et 22 décembre, malgré de très grandes difficultés et le peu de ressources que nous rencontrions, car les Russes, dont nous commencions à trouver les traces, avaient coulé à fond ou brûlé tous les grands bateaux qui étaient sur la Vistule; mais dans ce temps-là, nous étions accoutumés à triompher de tous les obstacles.

Ce fut deux jours après avoir passé la Vistule et en nous avançant vers Ciechanow que nous commençâmes à trouver les chemins et les champs si boueux, d'où les hommes, ni les

chevaux, ni les canons ne pouvaient se tirer; le mauvais temps, la rareté et la mauvaise qualité des vivres, auxquels se joignit une dysenterie affreuse, affaiblirent et désorganisèrent notre armée; la sanglante et décisive affaire de Pultusk vint se réunir à tous ces maux pour faire apercevoir à l'Empereur, dont la tête était encore bonne, qu'il était temps de s'arrêter si on ne voulait tout perdre. Il établit son quartier général à Varsovie, et tous les corps de l'armée française prirent des cantonnements aux environs et en avant de cette ville; le maréchal Soult s'établit le l"janvierl807^àPrasznitz, petite ville qui offrait encore beaucoup [de ressources ainsi que le pays qui l'environnait et qui fut occupéjpar les différentes divisions de son corps d'armée; les Juifs, dont Prasznitz était rempli, nous fournissaient en abondance ce dont nous avions besoin, sous tous les rapports. Ces misérables, même les plus huppés, trouvaient tous les métiers bons, pourvu qu'ils en tirassent de l'argent; et nous parvînmes, sans beaucoup de peine, à en faire d'excellents espions qui nous donnaient souvent des nouvelles assez exactes de l'armée russe.

La campagne qui venait de se terminer avait été des plus glorieuses pour Tarmée française ; le maréchal Soult y avait soutenu la haute réputation qu'il s'était acquise depuis longtemps et que la bataille d'Austerlitz avait prodigieusement augmentée; il avait rendu de grands services à léna, à Lubeck et dans beaucoup d'autres rencontres. Il n'avait épargné, dans le cours de cette campagne, ni les peines ni les dangers aux officiers de son état- major, et particulièrement à ses aides de camp qu'il employait toujours de préférence dans les occasions importantes; il pensa donc que le moment de demander des récompenses pour eux était venu, et parmi celles qu'il sollicita, j'étais compris pour le grade de chef d'escadrons.

Cet avancement eût sans doute été prompt, puisqu'il n'y avait guère plus d'un an que j'avais été nommé capitaine, mais j'avais cependant l'espérance de l'obtenir, car je savais que l'Empereur, dans ses succès, répandait à pleines mains les récompenses; le maréchal me voulait beaucoup de bien, et je lui avais vraiment rendu des services; toutes les missions qu'il m'avait confiées (et souvent elles étaient très délicates et très périlleuses) avaient été remplies avec promptitude et au gré de ses désirs. Il m'avait formé à sa manière de servir, et j'entendais toujours parfaitement ce qu'il ne disait qu'à demi-mot, chose qui lui convenait beaucoup; tous les ordres dont il m'avait chargé sur les champs de bataille avaient été transmis avec sang-froid et intelligence, et très

souvent, après être resté toute la journée i cheval, je passais encore une partie de la nuit à écrire sous sa dictée les rapports du jour, ou les ordres pour le lendemain, ou enfin à copier des papiers interceptés importants, et dont il envoyait les originaux à l'Empereur.

On trouvera peut-être que je parle ici de moi d'une manière trop avantageuse; mais je répète que je n'écris que pour ma famille; je me suis d'ailleurs promis, en commençant à écrire ces Mémoires, et même antérieurement en prenant les notes qui m'aident à les composer, de dire tout ce que j'avais vu et tout ce que j'avais pensé d'un peu intéressant; je serai fidèle à cette résolution, et je raconterai avec la même vérité les choses qui pourraient me faire tort et celles qui me seraient avantageuses; on s'en apercevra facilement en lisant ces Mémoires avec attention, et l'on y verra un homme disant impartialement de lui tout le bien et tout le mal qu'il a à en dire.

J'espérais donc obtenir le grade de chef d'escadrons; je fus trompé dans mon attente; tout ce que le maréchal Soult avait demandé pour son corps d'armée lui fut accordé, mais, au contraire, aucune des demandes qu'il avait faites pour des officiers de son état-major ne réussit; nous reconnûmes là la haine et l'envie que lui portait le maréchal Berthier, alors ministre de la guerre et major général de l'armée; Soult le sentit bien aussi, mais il était trop maître de lui-même pour s'en expliquer avec nous.

Ce dégoût, joint à l'âpreté de la saison et à la tristesse du pays, fit quelque impression sur moi; mais les armées étaient en présence; un choc terrible ne pouvait manquer d'avoir lieu incessamment, et je comptais bien obtenir alors ce qu'on venait de me refuser.

Nous restâmes près d'un mois àPrasznitz; le maréchal imagina d'y donner une espèce de concert aux nobles Polonaises de la ville et des environs; ces dernières arrivaient dans leurs traîneaux par un temps très froid, mais si bien fourrées qu'elles ne paraissaient pas s'en ressentir; elles étaient accompagnées de leurs maris.

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