SEJOUR EN POLOGNE
La réunion fut nombreuse, et j'y vis quelques jolies femmes assez élégantes; le voisinage de Varsovie leur avait donné sans doute ce bon goût pour leur toilette; mais ce ne fut pas sans répugnance que je remarquai queplusieurs gentilshommes polonais, en s'approchant d'autres gentilshommes, probablement encore plus nobles qu'eux, leur baisaient le bas de l'habit en fléchissant le genou, ou leur accolaient la botte; ces marques de soumission et d'une basse servitude me portaient à penser que le caractère de ce peuple était moins élevé que nous ne l'avions imaginé, et que peut-être il était fait pour l'esclavage et la soumission. J'ai revu depuis, à diJDTérentes époques, la Pologne et ses habitants; j'ai rencontré beaucoup de Polonais dans nos armées (je ne parle ici que de la classe au-dessus de la commune), et j'ai toujours remarqué en eux plus de finesse et de souplesse dans le caractère que de loyauté et de grandeur d'âme; ils sont braves soldats.
L'armée russe ayant fait un mouvement sur le maréchal Bernadotte qui se trouvait du côté de Liebstadt et de Wormditt, Napoléon résolut de se porter en avant; nous reçûmes l'ordre de partir de Prasznitz le 29 janvier pour aller à Willenberg; le prince Murât arriva à Prasznitz quelques instants avant notre départ. Il était, selon sa coutume, vêtu en héros de mélodrame; mais cependant la rigueur de la saison l'avait forcé à se couvrir de fourrures; ses brodequins jaunes étaient cachés par de larges bottes fourrées; une énorme pelisse, de la plus grande beauté, couvrait son justaucorps blanc et son pantalon rouge garni de galons d'or; quant à ses plumes, auxquelles il ne pouvait renoncer, il les avait ajustées sur un bonnet fourré polonais; dans cet équipage, il avait beaucoup de l'air du Kan des Tartares, et d'un autre côté, en lui ôtant ses fourrures, on aurait pu le prendre pour le comte Almaviva.
Il était fort gai, et, quoique depuis longtemps il fût en froid avec le maréchal Soult, il le prit avec lui sur un ton badin; je me rappelle qu'entre autres choses il lui disait : « Quel temps et quel atroce pays! Les badauds de Varsovie ne s'imaginaient-ils pas que l'Empereur voulait me donner leur
royaume? Beau présent qu'il m'aurait fait là f Je n'en aurais certes pas voulu. >
Nous nous étions si bien accoutumés à regarder comme de grands princes tous ceux qui étaient alliés de près à la famille de Napoléon, que nous ne fûmes que médiocrement révoltés de la fatuité de ce parvenu qui, après avoir été valet dans une petite province de France (le Quercy), regardait comme audessous de lui d'être roi de Pologne.
Nous nous mtmes en marche le 29 janvier; le corps du maréchal Soult, presque entièrement composé d'infanterie, était destiné à faire Tavant-garde de l'armée avec le corps de cavalerie commandé par Murât; nous jugeâmes que cette campagne serait rude pour nous, car il était aisé de prévoir que Murât, qui commandait les deux corps réunis, se servirait de l'infanterie pour garder de toute surprise sa cavalerie et la faire reposer pendant la nuit; c'est ce qui ne manqua pas d'arriver, et, pendant les dix jours que dura cette terrible campagne, notre infanterie était sous les armes avant le jour et n'était pas établie dans ses bivouacs avant dix heures du soir.
Nous restâmes deux jours à Willenberg afin de connaître, soit par les rapports des espions, soit par ceux de notre cavalerie légère, dans quelle direction se trouvait l'armée russe; mais le colonel Alexandre de Girardin (1), qui venait d'obtenir le commandement du 8* régiment de dragons, ayant perdu une grande partie de ce corps dans une reconnaissance sur la ville de Passenheim, on résolut de marcher sur ce point, et le 1" février nous entrâmes dans cette ville après avoir échangé quelques coups de canon et quelques coups de sabre avec une division de cavalerie russe que nous y trouvâmes, et qui nous céda la place.
(1) Le même qu'on a tu depuis lieutenant général et premier veneur.
Girardin (Alexandre, comte de), né à Paris en 1776, mort à Paris en 1855, Ût avec distinction les campagnes de TEmpiro, reçut à. Austerlitz la croix d*officier de la Légion d'honneur sur le champ de bataille, colonel au 8« dragons en 1806, général de brigade en 1811» général de division pendant la campagne de France le 10 février 1814, fut nommé par Louis XVIII premier veneur, titre qu'il conserva jusqu'en 1830.