A L'AVANT-GARDE
Le 2, nous fûmes à AUenstein; il fallut encore combattre avec la cavalerie russe pour y entrer; il était nuit noire quand nous en primes possession, et le maréchal m'ayant donné l'ordre de traverser la ville avec le 24» régiment d'infanterie légère, et d'établir ce corps en avant-poste sur la route de Braunswalde, nous nous engageâmes dans la ville avec précaution, car nous n'étions pas sûrs que l'ennemi l'eût entièrement évacuée; à peine en étions-nous dehors que nous fûmes accueillis par une fusillade assez vive, mais qui, dans l'obscurité, ne nous fit aucun autre mal que d'occasionner au 24* régiment d'infanterie légère une terreur panique, comme depuis je n'en ai heureusement jamais vu; les soldats jetaient leurs armes et fuyaient précipitamment vers la ville en criant qu'ils étaient perdus; d'autres tiraient en l'air ou à côté d'eux sans rien distinguer, car la nuit était si noire qu'on ne voyait pas à deux pas de soi; si vingt-cinq cavaliers nous avaient chargés en ce moment, nous étions perdus; mais l' arrièregarde russe qui avait tiré sur nous en nous entendant déboucher de la ville, s'était, de son côté, retirée précipitamment, et un grand nombre de fusils russes que nous trouvâmes le lendemain matin abandonnés sur ce terrain me prouvèrent que l'ennemi avait eu au moins autant de peur que nos gens.
Le 3, nous étions à Braunswalde, le 4 à Liligenthal, le 5 â Freymarkt; il fallait tous les soirs se battre pour entrer dans ces villes, et même d'une manière assez sérieuse, car nous commencions à joindre l'infanterie russe, qui était en pleine marche pour se retirer, par Eylau, sur Kœnigsberg; notre infanterie s'établissait très tard dans ses bivouacs; elle avait de la peine à se procurer du bois pour faire du feu, et de la paille pour se coucher; le reste de la nuit se passait à faire cuire quelques pommes de terre à moitié gelées sur des charbons, ou dans l'eau bouillante si l'on pouvait se procurer un pot; car nos soldats, pour la plupart, n'avaient plus leurs marmites; les pommes, de terre étaient presque la seule nourriture qu'ils pussent trouver dans ce pays dévasté, et ces malheureux reprenaient leurs armes avant le point du jour sans avoir dormi une minute dans la nuit; les terribles effets
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de cette pénurie de vivres commencèrent à se faire sentir vivement; les maladies, et particulièrement la dysenterie, se mirent dans Tarmée, et un grand nombre de soldats n'ayant plus la force de nous suivre restèrent en arrière et périrent misérablement.
La même force morale existait cependant encore quand nous rencontrions l'ennemi; ces soldats, exténués de faim et de fatigue, perclus de froid, retrouvaient leur vigueur quand il s'agissait de combattre, et s'élançaient sur l'ennemi avec l'impétuosité des lions; au premier coup de canon tiré à l'avant-garde, on voyait ces bommes restés en arrière, et qui paraissaient avoir à peine la force de se traîner, accélérer leur marche et se précipiter sur les baïonnettes russes : était-ce le dégoût d'une vie aussi misérable, ou le désir de se venger sur l'ennemi des maux que nous endurions, qui leur donnait cette force? Non, c'était uniquement l'honneur, ce premier mobile des Français, qui, dans cette noble et grande nation, agit également sur l'esprit du paysan et du gentil* homme, et qui a toujours fait et fera toujours des soldats français les plus braves soldats du monde.
Le 6, nous marchâmes sur Landsberg; mais avant d'arriver à Hoir (ou Hofel), petit village à une lieue de cette ville, nous rencontrâmes une forte division de cavalerie russe soutenue par quelque infanterie et de l'artillerie; un combat de cavalerie s'engagea : la nôtre eut d'abord le dessous, et rejetée sur un marais, elle y perdit une assez grande quantité de chevaux; mais nos cuirassiers et notre infanterie étant arrivés, nous reprîmes l'avantage, et nous entrâmes dans le village de HoCr, d'où nous aperçûmes l'armée russe rangée en bataille près de Landsberg; les cuirassiers, en débouchant de HofT, chargèrent quelques bataillons d'infanterie russe qui furent enlevés dans un clin d'oeil; c'est, en petit, une des belles charges de cavalerie que j'aie jamais vues; je crois qu'elle fut faite par le 5' régiment de cuirassiers.
Une ligne d'infanterie russe s'avançait pour soutenir celle qui venait d'être enlevée, elle arriva trop tard; d'ailleurs, c'était de la cavalerie qu'il fallait opposer à nos cuirassiers;