‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 24 sur 218 · BATAILLE D'EYLAU · texte numérisé non relu

BATAILLE D'EYLAU

mais elle s'engagea très vivement, et franchement, avec notre infanterie; ce combat fut chaud et dura jusqu'à la nuit; enfin le feu ayant cessé, le maréchal Soult établit son infanterie en avant du village pour couvrir la cavalerie de Murât, qui, s'étant battue toute la journée, avait besoin de se reposer et de faire manger ses chevaux; le maréchal m'envoya en môme temps, près de l'Empereur, lui rendre compte de ce qui s'était passé, de notre position et de celle de l'ennemi.

Je trouvai l'Empereur à un quart de lieue en arrière du village de HofF : il était pied i terre auprès d'un gr^nd feu, seul et se promenant de long en large, les mains derrière le dos; le maréchal Berthier était à quelques pas de lui, et m'appela aussitôt qu'il me vit; nous commencions à peine à causer des événements de la journée quand l'Empereur lui cria : c Berthier, qui est là avec vous? — Sire, c'est un aide de camp du maréchal Soult. — Envoyez-le-moi.

Je m'approchai, et l'Empereur en parlant fort vite et en me donnant quelques détails de position me dît d'aller porter l'ordre au maréchal Soult de s'établir assez en avant du village pour que la cavalerie du prince Murât pût y bivouaquer tranquillement et faire reposer ses chevaux; je lui répondis que cet ordre était déjà exécuté, et je lui détaillai la position des troupes du maréchal et de celles de Murât. L'Empereur parut satisfait, et en souriant il me donna quelques petits coups sur la joue en me disant amicalement : c Tu vois bien que le maréchal Soult et moi nous nous entendons à merveille; va lui dire que je suis content. >

Ces manières familières de l'Empereur n'étaient pas rares; j'en eus moi-même encore d'autres exemples par la suite, et plusieurs officiers m'ont dit que la même chose leur était arrivée.

L'armée russe décampa pendant la nuit, et le 7, au point du jour, nous traversâmes Landsberg et nous^marchâmes sur Preuss-Eylau, route que l'ennemi avait aussi suivie.

A une lieue d'Eylau, nous trouvâmes une partie de l'armée russe en bataille, et un terrible combat d'infanterie et d'artillerie s*engagea aussitôt; la cavalerie y prit peu de part. Un

de nos régiments, le i8* d'infanterie de ligne, s'étant trop hardiment engagé, fut sabré par la cavalerie russe et perdit une aigle; mais nos lignes d'infanterie et de cavalerie continuèrent, malgré cet échec, à s'avanicer en bon ordre; nous poussâmes l'ennemi jusque sous les murs de la ville d'Ëylau, dont nous nous emparâmes après un combat de nuit des plus acharnés; chaque rue de cette malheureuse ville devint un champ de bataille; elles étaient encombrées de morts et de mourants sur lesquels on faisait rouler les pièces de canon et les caissons; le cimetière fut pris et repris plusieurs fois à la baïonnette; le carnage fut affreux, mais ce n'était qu'un prélude à celui du lendemain.

A cette attaque de la ville d'Ëylau, un poste russe s'était barricadé dans un moulin dont nous ne pûmes parvenir à le déloger; on prit alors le parti d'y mettre le feu, et, n'en pouvant plus sortir, ils y furent tous brûlés : ces malheureux poussaient des cris affreux.

Le quartier général de l'Empereur fut établi cette môme nuit dans Eylau, ainsi que celui de Murât et de tous les maréchaux dont les corps d'armée bivouaquaient autour de cette ville; l'encombrement y était extrême; on ne pouvait circuler dans les rues, qui déjà étaient remplies de cadavres : si l'ennemi nous avait attaqués dans la nuit, il nous aurait fait éprouver de grandes pertes.

Le 8, au point du jour, les Russes canonnèrent la ville et y jetèrent des obus; elle fut promptement évacuée, mais non sans désordre, et chacun courut à son poste, car nous voyions bien que la journée serait chaude.

Le maréchal Soult qui, en partant de Prasznitz, dix jours auparavant, comptait 25,000 hommes d'infanterie, dans son corps d'armée, en avait alors à peine la moitié : le reste avait péri dans les sanglants combats livrés depuis trois jours, ou était resté mourant sur les routes; l'Empereur lui prit la division du général Saint-Hilaire et la moitié de celle du général Levai, pour en disposer à sa fantaisie pendant cette journée, et l'envoya avec 3,000 hommes d'infanterie, de l'artillerie et quelques brigades de cavalerie légère, prendre position à

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