BATAILLE D'EYLAU
rextrème gauche de Tannée; cette partie était la moins menacée, mais elle avait besoin d'être surveillée.
Ce fut de cette position (qu'on nomme la position du moulin à vent) que je vis presque sans danger cette fameuse bataille; elle fut sanglante et opiniâtre ; tour à tour battus et battant, les Russes et les Français purent s'en attribuer le succès ; ils nous prirent des aigles, et nous leur prîmes des canons et quelques drapeaux; les trophées en furent donc partagés. Le nombre des tués et des blessés fut immense de part et d'autre, et le champ de bataille, qui était couvert de neige, était le lendemain entièrement rouge de sang, dans les parties où le combat avait été le plus vif.
Les Russes s'efforcèrent toute la journée de s'emparer de la ville, mais ils ne purent jamais y réussir, et dans la nuit, ils se retirèrent sur Kœnigsberg.
Nous ignorions encore le 9 avant le point du jour si la boucherie de la veille allait recommencer; le maréchal Soult était à cheval à cinq heures du matin et visitait ses postes avancés pour tâcher d'avoir des nouvelles de l'ennemi; aussitôt qu'on put distinguer les objets, il s'aperçut que l'armée russe s'était retirée; il ne restait plus sur le terrain où elle s'était battue la veille que quelques escadrons de Cosaques qui épiaient nos mouvements et étaient sans doute destinés à couvrir la retraite de leur armée.
Cette retraite des Russes nous fit grand plaisir; il aurait fallu être tout, à fait féroce pour ne pas désirer la fin des scènes sanglantes dont nous étions, ou acteurs, ou spectateurs depuis quelques jours; les deux dernières surtout avaient fait une grande impression, et le moral de l'armée française était bien loin d'être alors ce qu'il était dans les campagnes précédentes.
Le maréchal m'envoya aussitôt porter à l'Empereur la nouvelle que l'ennemi s'était retiré; je fis grande diligence, et je trouvai l'Empereur dans une espèce de petite ferme à une demi-lieue en arrière d'Eylau, sur la route que nous avions parcourue l'avant-veille; sa garde tout entière était bivouaquée autour de cette masure; on n'était point encore entré dans la
chambre où il avait passé la nuit, et l'on me dit que Sa Majesté dormait; j'en doutai beaucoup, car sa position était assez inquiétante pour l'empêcher de reposer.
J'entrai dans une misérable cuisine où se trouvaient les valets de l'Empereur (je veux dire ceux de l'antichambre, car les chambellans, etc., étaient plus noblement établis au bivouac); on y faisait chauffer un bouillon pour Sa Majesté; je priai un valet de chambre d'annoncer qu'un aide de camp du maréchal Soult demandait à parler à l'Empereur, et comme il faisait quelque difficulté, j'ajoutai que c'était pour affaire pressante.
Il entra chez l'Empereur, je restai près de la porte; elle était entr'ouverte, et lorsqu'il eut exposé sa commission, j'entendis Napoléon lui commander vivement de me faire entrer.
Je fus aussitôt introduit dans une sale stube; deux ou trois aides de camp, parmi lesquels je crois me rappeler avoir vu Gaulaîncourt et Lauriston, étaient couchés dans un coin, sur un matelas; Napoléon, tout habillé et botté, était aussi couché sur un matelas, au coin du poêle : je lui trouvai l'air fatigué, inquiet et abattu, t Qu'y a-t-il de nouveau >? me demanda-t-il vivement à mon entrée dans la chambre. Je lui répondis en peu de mots que le maréchal Soult m'envoyait lui rendre compte de la retraite de l'ennemi et lui demander ses ordres.
Il me fut facile de juger alors par l'épanouissement de sa physionomie du plaisir que lui faisait cette nouvelle; la grande attention que lui et ses aides de camp avaient prêtée à mon rapport me prouvait que dans cette chambre, comme dans nos bivouacs, on n'avait pas été tranquille sur les suites de la bataille d'Eylau, et qu'on y attendait avec impatience des renseignements sur les mouvements de l'ennemi; le visage de l'Empereur devint radieux; il m'ordonna de retourner auprès du maréchal Soult, et de lui recommander de ne faire aucun mouvement qu'il n'en reçût l'ordre : c Dites-lui, ajoutat-il, que je vais mettre le prince Murât avec toute sa cavalerie aux trousses des Russes. »
Je retournai promptement joindre le maréchal; aussitôt
BATAILLE D'ETLAU. 59
qu'il fut instruit que TEmpereur allait venir, il fit prendre les armes à son corps d'armée, c'est-à-dire à ce qui en restait; c'était une pitié de voir tous ces régiments qui, dix jours auparavant, étaient si forts et si beaux, réunir ce jourlà les débris de leurs trois bataillons pour en former un demibataillon au centre duquel on plaçait l'aigle ; la division d'infanterie du général Saint-Hilaire, qui, la veille de la bataille, était encore forte de 7,000 hommes, n'en comptait pas 2,000 le lendemain; les officiers et les soldats avaient l'air triste et mécontent; ils regrettaient ces anciens camarades avec qui, <lepuis dix ans, ils étaient accoutumés à vaincre, et qui avaient vu terminer cette carrière de gloire par le fer des Cosaques et des Tartares sur les bords du Prégel, ou par la faim et le froid dans les neiges de la Pologne; leur politique, moins profonde que celle de Napoléon, ne pouvait pas leur persuader que cette campagne était nécessaire au bonheur -de la France.
Un régiment, dont l'aigle avait été ébranlée de dessus sa pique triomphale par les balles et la mitraille, l'avait attachée -et raffermie avec des crêpes noirs; ce régiment avait aussi peçdu son colonel, et par ces signes de deuil il voulait sans doute honorer sa mémoire; je crois que c'était le 43* régiment d'infanterie de ligne; son colonel, tué la veille, s'appelait Lemarois, et était frère du général Lemarois aide de camp de l'Empereur (1).
L'Empereur arriva, suivi de son état-major et des curieux de cour qui, ayant appris que l'ennemi s'était retiré, montraient beaucoup d'empressement à visiter le champ de bataille; il le parcourut en détail, mais ces crêpes noirs ayant frappé sa vue, il en témoigna quelque ressentiment. < Je ne veux pas, s'écria-t-il, voir jamais mes drapeaux en deuil; nous avons perdu bon nombre de nos amis et de nos braves compagnons; mais ils sont morts au champ d'honneur, leur
(1) Lemarois (Yves), né le iO mai 1772 à Briquebec (Manche), f 8 février 1807, volontaire le 25 août 1892 au 3* bataillon de la Manche, capitaine à l'armée da Rhin le 4 septembre 1792, adjudant général chef de brigade le 2 nivôse an VIII, colonel le 6 nivôse an XIV, tué à la bataille d'Ëylau le •8 révrier 1807.
sort est à envier. Occupons-nous donc de les venger, et non pas de les pleurer, car les larmes ne conviennent qu'aux femmes. >
Il ajouta encore quelques autres fanfaronnades qui ne firent pas grand effet, mais on s'empressa d'ôter les crêpes noirs qui avaient offusqué sa vue.
i Quand il passait devant les troupes, au milieu des cris de : € Vive l'Empereur f » j'entendis beaucoup de soldats crier : • Vive la paixf » d'autres : « Vive la paix et la France! » d'autres enfin criaient : < Du pain et la paix f »
C'était la première fois que je voyais le moral de l'armée française un peu ébranlé; mais elle avait tant souffert pour arriver à la boucherie d'Ëylau que cela ne pouvait pas être autrement : au reste, j'ai su depuis que les Russes et les Prussiens n'étaient pas en meilleur état, ni plus fiers que nous.
Ce fut dans cette même visite du champ de bataille d'Eylau que l'Empereur ayant aperçu un jeune hussard russe étendu sur la neige, avec la jambe fracassée d'un boulet, il le fit interroger par un interprète qui nous traduisit ainsi les paroles de ce hussard : c Dites à l'Empereur qu'il me fasse guérir, et je le servirai comme j'ai servi Alexandre. »
Napoléon ordonna à un de ses chirurgiens d'en prendre soin; je ne sais ce qu'il est devenu depuis, mais ce trait a fourni le sujet de plusieurs tableaux, et j'ai vu peu de temps après M. Lejeune (1), bon peintre de batailles et aide de camp de Berthier, travailler à un tableau sur ce fait, à Finkenstein.
Ce champ de bataille était horrible à parcourir; je n'ai jamais vu tant de morts réunis sur un aussi petit espace de terrain; des divisions entières, russes et françaises, avaient été hachées sur la place où elles avaient combattu, et pendant plus d'un quart de lieue, on ne voyait que des monceaux de
(1) Lejeuns (Louis-Fraoçois), né & Strasbourg le 3 février 1775, f S6 février 1848, soldat dans la compagnie des Arts du 9* bataillon de Paris le 11 septembre 1792, sous-lieatenant du génie le 14 mars 1800, colonel le 10 mars 1809, général de brigade le 23 septembre 1812, admis au cadre de réserve le 15 août 1839.