CONSEIL DE GUERRE
cadavres. Il y avait eu aussi une énorme quantité de chevaux tués, ce qui ajoutait encore à l'aspect sanglant de ce tableau.
Tous les villages voisins du chcunp de bataille étaient remplis de blessés russes et français; les nôtres furent assez bien soignés, mais la plupart des Russes moururent de misère et d'abandon; l'église d'Ëylau en était comblée.
Toutes les troupes furent cantonnées aux environs d'Eylau; et en même temps qu'on s'occupait de donner des vivres à l'armée et de la réorganiser, l'Empereur assemblait un conseil de guerre, composé de ses maréchaux et généraux en chef, pour prendre leur avis sur ce qu'il y avait à faire en cette circonstance.
Dans cette assemblée, Murât et le maréchal Ney voulaient qu'on marchât sur Kœnigsberg; le maréchal Soult soutint qu'il fallait se retirer derrière la Passarge (petite rivière assez difficile à passer, à une quinzaine de lieues en arrière d'Ëylau), en fortifier les points de passage, et attendre dans cette position que le soldat fût remis des fatigues qu'il venait d'éprouver, et que les renforts qui, de nos dépôts de France, étaient en route pour venir nous rejoindre, fussent arrivés; la discussion fut vive, et l'avis du maréchal Soult prévalut; le maréchal Ney en fut très piqué, et, dès ce moment, ils furent tout à fait brouillés.
On songea donc à la retraite; une circonstance qui se présenta sur ces entrefaites en prouva encore mieux la nécessité; la division de dragons commandée par le général Milhaud (i) fut mise dans une déroute complète par un petit nombre de Cosaques, et cette action démontra mieux que tous les discours l'abattement de notre armée.
On commença à évacuer les blessés, autant qu'il fut pos-
(1) Milhaud (Édouard-Jean-BaptiBte, comte), né & ArpajoQ (Cantal) le 18 Dovembre 1766, f le 8 janvier 1833, élève du génie maritime en 1788, commandant de la garde nationale d'Auriilac, membre de la Convention en 1792, membre du comité militaire de la Convention, chef de brigade du 5« dragons le 5 nivôse an IV, général de brigade le 15 nivôse an VllI, général de division, reprend du service en 1815 et se couvre de gloire à Waterloo, proscrit comme régicide par la loi du 12 janvier 1816 et rayé de la Légion d'honnear le 2 mars de la même année, il fut réintégré dans rOrdre le 29 décembre 1817, placé dans le cadre de réserve le 7 février 1831.
62 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL DE 8AINT-GHAMANS.
sible, et le 17, Tarmée se réunit à Landsberg (six lieues en arrière d'Eylau); je vis dans cette ville le maréchal fierthier parcourir lui-même les maisons avec des officiers de son étatm^jor et des soldats; elles étaient pleines de nos blessés^ et il faisait enlever dans des fourgons ceux qui étaient dans le cas de supporter quelques jours de route; je crois que, malgré toutes ces précautions, il en resta bien encore environ un millier.
Le 18, le maréchal Soult était à Frauendorf, d'où il porta le lendemain son quartier général à Liebstadt, petite ville à une lieue en arrière de la Passarge; le maréchal Ney s'établit en même temps à Gattstadt (quatre lieues sur la droite de Liebstadt); l'Empereur porta le quartier général de l'armée à Osterode, et ensuite à Finkenstein.
Nous nous établîmes donc à Liebstadt, où nous trouvâmes à nous loger passablement; d'ailleurs, nous n'étions pas difficiles; il y avait peu de ressources en vivres; l'infanterie était cantonnée dans les villages sur les bords de la Passarge, et disposée de manière à se réunir promptement pour repousser l'ennemi s'il se présentait.
Nous avions tous grand besoin de repos; la dysenterie faisait des ravages dans l'armée; les officiers et les soldats étaient ennuyés et mécontents; personne, dans ce moment-là, ne se souciait plus de se battre; le temps était très froid, les vivres étaient rares; on ne trouvait pas de vin, et la bière, dans l'état où nous étions, ne nous convenait pas; on ne croyait pas pouvoir tenir longtemps dans cette position, et l'opinion générale était que nous allions nous retirer derrière la Vistule.
J'étais logé à Liebstadt chez un boulanger, dans une petite chambre assez sale, comme on peut penser, et où j'étais couché à l'allemande, c'est-à-dire entre deux lits de plume; quand je n'y pouvais pas dormir, j'allais dans mon écurie me jeter sur la litière de mes chevaux et j'y dormais mieux; mes domestiques étaient passablement nourris chez mon boulanger; je mangeais à la table du maréchal, qui était fort bonne, vu les circonstances, quoiqu'on n'y bût que de la bière, et