‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 27 sur 218 · ANTIPATHIE DE BERTHIER · texte numérisé non relu

ANTIPATHIE DE BERTHIER

les grandes souffrances que nous venions d'endurer avaient du moins produit ce bon effet, que nous nous trouv&mes bien dans cette triste position.

On parvint à faire vivre l'armée; nous envoyions à Elbing des convois de chevaux chercher du grain et des farines; les fourgons ne pouvaient y aller à cause des mauvais chemins.

Les chevaux étaient plus malheureux que les hommes; après avoir épuisé le peu de ressources qu'il y avait en fourrages dans ce pays ruiné, on fut forcé de leur donner, pour toute nourriture, la paille des toits, et cette triste et dernière ressource étant aussi épuisée, la plupart moururent de faim et de misère; je ne parle ici que des chevaux du train d'artillerie et des équipages militaires, qu'on était forcé de garder sur la ligne pour le service de notre corps d'armée, car les chevaux des grands corps de cavalerie de l'armée et ceux de l'artillerie étaient aux environs d'Elbing et dans l'tle de la Nogat, où ils ne manquaient de rien.

Pour comble de malheur, cette petite ville de Liebstadt, où nous avions formé quelques établissements et des magasins de vivres, fut détruite en deux heures de temps par un violent incendie; j'eus quelque peine à en sauver mes chevaux, et j'y perdis tous mes effets.

Le maréchal Soult avait renouvelé à Eylau la demande du grade de chef d'escadrons pour moi; je me croyais sûr de l'obtenir, car cette dernière campagne m'y avait donné de véritables droits; mais l'antipathie de Berthier pour tout ce qui tenait au maréchal Soult fut plus forte qu'eux, et je me vis encore une fois trompé dans mon attente; j'en pris mon parti plus facilement; les grandes souffrances et les dangers journaliers auxquels nous venions d'être exposés avaient éteint mon ambition, et je ne désirais plus que de pouvoir me retirer chez moi et y vivre tranquille dans ma famille; tout endroit me paraissait agréable à habiter, pourvu qu'il fût loin de la Pologne.

Après l'incendie de Liebstadt, qui n'épargna qu'une ou deux maisons, le maréchal s'établit à Rosenau, petit château à un quart de lieue de cette ville; je fus logé avec Lameth,

un de mes camarades et mon intime ami, dans une chau* mière en face du château de Rosenau; je fus encore forcé de regretter la chambre de mon boulanger de Liebstadt.

Le printemps arriva, et nous eûmes la ressource de mettre nos chevaux au vert; cela les sauva. Les paysans de ces malheureuses provinces auraient eu grand besoin d'un pareil secours; l'armée française s'était emparée de tous les vivres, et les habitants des villages sur la ligne de nos postes mouraient de faim et de misère; dans quelques reconnaissances que je fis avec la cavalerie légère, je cherchai des paysans pour tâcher d'avoir par eux des renseignements sur l'en* nemi; mais leurs maisons étaient désertes, ou je n'y trouvai que quelques malheureux vieillards étendus sur des grabats; ils luttaient encore contre la mort, et, sans avoir la force de se lever, d'une voix défaillante, ils demandaient du pain; je fus témoin de cet affreux spectacle notamment dans le village de Schwenkitter, situé sur la Passarge, vis-à-vis d'Elditten, mais il ne faisait sur nous qu'une impression de peu de durée; nos cœurs étaient endurcis par toutes les horreurs dont nous avions été témoins dans la dernière campagne, et par nos propres souffrances.

Quelques jours avant l'incendie de Liebstadt, le général Blûcher y arriva pour être échangé à nos avant-postes contre le général Victor (duc de Bellune), qui, peu de temps auparavant, avait été pris par les Prussiens; le maréchal Soult me chargea de cet échange, et me donna des instructions en conséquence desquelles j'allai parlementer avec les Cosaques et les Prussiens, dont les avant-postes étaient devant nous; j'eus soin de m'habiller élégamment et de prendre celui de mes chevaux qui était dans le meilleur état; j'emportai aussi du pain blanc et une ûole de bonne eau-de-vie de France, et je pris avec moi un gros trompette, bien monté, car il fallait persuader à l'ennemi, autant que possible, que nous étions dans l'abondance.

Je parlementai en sortant d'Elditten, petit village que nous occupions sur la Passarge, et en face duquel étaient les avantpostes ennemis; j'avais eu soin de recommander à mon trom-

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