ENVOYÉ EN PARLEMENTAIRE
pette, qui marchait quelques pas en avant de moi, de sonner souvent, car je me méfiais de la barbarie des Cosaques; heureusement, c'était un lancier prussien qui se trouvait en vedette; il nous comprit, et après nous avoir fait signe de faire face en arrière, il courut au grand galop prévenir le poste; un moment après, j'entendis les cris des Cosaques, et, jugeant qu'ils s'approchaient de moi, je me retournai, et sans mettre le sabre à la main, je leur fis signe d'arrêter; ils me chargeaient en hurlant, et en me menaçant de leur longue lance ; en me voyant cependant aussi tranquille et sans défense, ils s'arrêtèrent; je tâchai de me faire comprendre d'eux, mais inutilement, et je ne sais ce qui serait arrivé, si enfin un offî* cier prussien n'était accouru; il savait un peu de français, moi un peu d'allemand, et nous nous comprimes assez bien; je lui fis part de ma mission; il me répondit qu'ils en étaient prévenus, que le général Victor était à Wormditt, petite ville à quatre ou cinq lieues de là, et qu'il allait l'envoyer cher* cher; effectivement, il fit aussitôt partir une ordonnance, et en attendant l'arrivée du général Victor, nous entrâmes tous deux dans le château de Schwendt, situé entre les avant-postes des deux armées, et où nous déjeunâmes de nos provisions; les miennes lui donnèrent une grande idée de nos moyens, car il n'avait que du pcdn noir et du schnick; un de ses lanciers nous donna un morceau de viande froide (que nous fîmes griller), en nous assurant que c'était de la vache; mais je suis toujours resté persuadé qu'il se vantait, et que c'était du cheval; mon trompette fut aussi bien régalé; nous étions en fort bonne intelligence, et nous évitâmes mutuellement de parler de ce qui aurait pu la rompre.
Après avoir attendu quelques heures, il s'impatienta de ne pas recevoir de réponse de Wormditt, et me proposa d'aller avec lui au-devant de son ordonnance; je ne demandais pas mieux, car il entrait dans mes instructions de pénétrer le plus avant possible dans le pays pour juger des forces que l'ennemi pouvait avoir dans cette partie; tel a toujours été le métier des parlementaires, et l'on pourrait presque dire d'eux ce qu'on dit des ambassadeurs, que ce sont des espions à l'abri
d^s lois; mais ils ne sont pas à l'abri des coups de fusil, et il y en a souvent de tués avant de parvenir à se faire recevoir. Je feignis cependant d'abord d'être inquiet à cette proposition et de m'en éloigner, en lui disant que je craignais que les Cosaques ne me retinssent prisonnier, ou qu'ils me traitassent encore plus mal; mais il insista vivement, en me donnant sa parole d'bonneur qu'étant avec lui, je ne courais aucun risque. Je me rendis alors à ses instances, et nous nous mîmes aussitôt en route; mais cela nous servit de peu, car en arrivant au château de Dietrichsdorf (à une demi-lieue de Schwendt), où je ne vis qu'un fort poste de Cosaques, nous rencontrâmes son ordonnance qui nous apprit que les Russes n'avaient pas voulu consentir à l'échange du général Victor, et qu'il était en conséquence resté à Wormditt, toujours gardé par les Prussiens.
L'officier prussien me proposa aussitôt de faire cet échange le lendemain entre Lomitten et Wormditt, point sur lequel les Prussiens étant plus nombreux que les Cosaques, il n'y aurait pas de difficultés à craindre; j'y consentis d'autant plus volontiers que cela me donnait encore la facilité de voir leurs avantpostes dans une autre direction; nous nous séparâmes fort bons amis; je ne l'ai plus revu depuis, et j'ignore même son nom; je crois qu'il peut en dire autant de moi.
Le lendemain, au point du jour, je me rendis aux avantpostes ennemis établis vis-à-vis de Lomitten, petit hameau que nous occupions sur la Passarge; j'y fus reçu à peu près comme la veille; j'y vis quelque cavalerie prussienne, des Cosaques, des baschkirs et des kalmouks; ces derniers me parurent affreux, et d'une saleté révoltante.
L'officier prussien qui commandait ce poste était du régiment des hussards noirs, que nous appelions hussards de la mort, parce qu'ils portaient une tète de mort sur leurs schakos; c'était un grand et bel homme, mais il avait perdu un œil par suite, je crois, d'un coup de sabre; il s'appelait Arnhim, ou Arnim, autant que je puis me le rappeler. Il me fit quelques difficultés sur l'échange des deux généraux, et finit par me proposer de venir avec lui à Wormditt, en me prévenant que
SÉJOUR A ROSENAU. «7
j'aurais les yeux bandés pendant tout le chemin; non pas, ditr il, qu'il se méfiât de moi, mais à cause des Cosaques que nous trouverions sur notre route.
J'y consentis, et nous partîmes aussitôt; j'avais les yeux si bien couverts que je n'y voyais pas du tout; un officier menait mon cheval par la bride, et je trottais à côté de lui, les bras pendants; cette position était fort incommode, mon cheval avait le trot dur, et j'étais moulu en arrivant à Wormditt, quoique nous n'eussions, pas fait plus de deux ou trois lieues; je mis pied à terre sur la grande place, et on me débanda les yeux à la porte de la maison où était le général Victor, auquel je rendis'compte de ma mission, et après qu'il en eut conféré avec les généraux prussiens, nous nous remîmes en route pour Lomitten; il me fit cependant donner à déjeuner auparavant; j'en avais bon besoin.
J'avais les yeux bandés moins sévèrement au retour; quant au général, il était dans sa calèche^ dont le vasistas était bien fermé.
En arrivant devant Lomitten je courus aux avant-postes français pour les prévenir de l'arrivée du général Victor; on avertit aussitôt le général Blûcher, qui arriva bientôt après, et l'échange se fit promptement et sans nulle difficulté; je revins avec mon prisonnier délivré coucher à Liebstadt.
J'ai dit comment nous étions établis à Rosenau; excepté le maréchal, tout le monde était fort mal ; et pour nous désennuyer, nous menions la vie des soldats au camp, et nous faisions brûler de l'eau-de-vie tous les soirs avant de nous mettre sur la paille, en parlant de nos vieilles guerres; mais nos provisions en eau-de-vie furent bientôt épuisées, et il ne nous en restait plus qu'un petit baril que nous avions résolu de garder pour remplir nos gourdes au moment de la reprise des hostilités, quand des courriers et le bruit du canon de réjouissance nous apprirent que Dantzig venait de capituler; aussitôt nous en exploitâmes en idée tous les magasins de liquides; Dantzig était, à nos yeux, un fleuve d'eau-de-vie qui ne pouvait être tari, et nous résolûmes de vider le petit tonneau que nous avions mis en réserve»
6S MÉMOIRES aU GÉNÉRAL DE SAINT-CHÀMÀNS.
J'étais de service ce jour-là auprès du maréchal, et ne pouvant quitter le salon, c'est là que je fis brûler notre schnick dans un grand chaudron au-dessus duquel, au moyen de pin* cettes, nous avions ajouté un gros pain de sucre; ce spectacle produisit une grande gaieté, et jusque-là tout allait bien, mais quand nous eûmes goûté cette précieuse liqueur,
Le vin au plus muet fournissant des paroles,
Nous eûmes bientôt étourdi le maréchal qui travaillait dans un cabinet attenant au salon, et il nous ordonna, fort sèchement, d'aller nous désaltérer (ou nous altérer) plus loin; l'eaude-vie agissait déjà, j'oubliai que j'étais de service, et Lameth et moi, en emportant le chaudron d'eau-de-vie dans notre chaumière, nous y entraînâmes tous nos camarades; la ration était forte, la gaieté devint J)ruyante, et à minuit on pouvait, aux avant^postes, nous entendre rire et chanter.
Le maréchal s'était couché, il ne riait pas tous les jours, et ne chantait jamais; notre gaieté l'ennuya, car elle l'empêchait de dormir; il appela l'aide de camp de service pour l'envoyer, disait-il lui-même en riant quelques jours après, faire taire ces ivrognes; l'aide de camp de service ne répondit pas; il était loin de là et bien autrement occupé; le maréchal s'impatienta, se leva et monta chez son frère (1), qui était alors son premier aide de camp et couchait au-dessus de lui; mais il ne le trouva pas davantage, car il était avec nous et, conmie nous, chantait le Comte Orry et la Mère Gaudichon.
Le maréchal, d'assez mauvaise humeur, monta encore plus haut, c'est-à-dire au grenier, où couchaient ordinairement Petiet (2) et Ricard, deux autres aides de camp; mais encore
(i) Souli (Pierre-Benoit, baron), né à Saint-Amand (Tarn) le 20 juiUet 1770, entra au service dans Toulouse-iofanf erie (33«) le 28 septembre 1788* sous-lieutenant dans la 66* demi-brigade le 2 floréal an IV, passe au 6* régiment de chasseurs à cheval le 12 nivôse an V, chef de brigade du 25* régiment de chasseurs le 9 nivôse an XI, général de brigade le 11 juUlet 1807, général de division le 3 mars 1813, mis en disponibilité & la seconde Restauration, rappelé à. l'activité en 1830, grand'croix de 1» Légion d'honneur le 31 mars 1831, passé dans le cadre de réserve le 28 août 1839, décédé & Tarbes le 7 mai 1843.
(2) Petiêt (Auguste -Louis, baron), né & Rennes le 19 juiUet 1784,