AUX ARRÊTS DE RIGUEUR
personne; il lui restait Anthoine (1), jeune aide de camp fort sage et qui couchait aussi dans la maison; il y courut; son espérance fut encore trompée, et après avoir fouillé toute la maison, il resta convaincu que tout son état-major était dans la joyeuse terrine; et nos éclats de voix étaient si bruyants qu'il pouvait nous reconnaître; je laisse à penser sa colère; il finit cependant par trouver Tofiicier de grenadiers commandant sa garde, et il l'envoya aussitôt dans notre chaumière, qui, dans ce moment, valait pour nous tous les palais du monde, avec ordre de ramener le troupeau au bercail, et de mettre l'aide de camp de service aux arrêts forcés.
Cet officier de garde vint d'un air dolent s'acquitter de sa mission, qui fit peu d'effet; nous chantions à tue-tète, et sa mine sérieuse et composée contrast€dt assez plaisamment avec nos figures enluminées; nous le forçâmes à prendre sa part du précieux breuvage, et quand il n'y en eut plus, chacun se retira chez soi comme il put.
Je me retrouvai le lendemain matin sur ma paille, sans avoir encore les idées bien nettes; mais la vue d'un beau grenadier en faction à ma porte me rappela ce qui s'était passé dans la nuit, et je me recouchai, bien résolu à prendre mon mal en patience; il m'en coûtait peu de me résigner à dormir; la journée, d'ailleurs, était orageuse au quartier général; je sus par Lameth que chacun des aides de camp avait reçu un sermon de M. le maréchal, et je rendis grâce â mes arrêts qui m'en avaient sauvé un probablement plus sévère, car dans cette affaire, j'étais .un vrai chef de complot, et j'avais abandonné mon poste devant l'ennemi.
1 1** aoftt 185S, 80U8-lieutenant au 10* régiment de hussards le 46 vendémiaire an IX, aide de camp de Soult le 17 frimaire an XII, baron de l'Empire en 1813, adjudant commandant chef d'état-major de la division de cavalerie du 5« corps le 6 novembre 1813, colonel au corps d'état-major le 87 mai 1818, général de brigade le 13 décembre 1830, retraité le 18 avril
(1) Anikoine (François, baron de Saint-Joseph), né & Marseille en 1787, élève de recelé de Fontainebleau en 1804, aide de camp de Soult à Friedland, le suivit en Espagne et fut fait prisonnier de guerre à Grenade; relâché en 1809, il fut attaché & l'état-major de son beau-frère Suchet; colonel en 1814, mis en disponibilité en 1830, maréchal de camp en 1838, général de division, grand officier de la Légion d'honneur en 1851.
A minuit, je fus réveillé par un autre officier de garde qui venait m'apprendre que j'étais libre; j'allai le lendemain matin me présenter au maréchal, qui me fit quelques reproches fort doux, et en riant; je lui répondis en faisant le fâché, et je boudai, car je voulais lui persuader que la punition qu'il m'avait infligée m'avait fort chagriné; cela devait lui plaire; d'ailleurs pourquoi n'avouerais-je pas que, comme tant d'au* très, je me fâche assez volontiers quand j'ai tort?
Des événements plus sérieux vinrent mettre fin à ces ennuyeuses distractions; il y avait un mois que nous étions à Rosenau, lorsque le 5 juin, de grand matin, une forte canonnade, accompagnée d'une fusillade bien nourrie, nous annonça l'arrivée des Russes : nous montâmes précipitamment à che* val, et galopant vers le point où nous entendions le plus grand feu, nous trouvâmes la brigade d'infanterie qui occupait notre tète de pont de Lomitten, aux prises avec l'infanterie des Russes.
Ces derniers avaient mal choisi leur moment d'attaque; Dantzig s'étant rendu depuis plusieurs jours, les corps d'armée qui en faisaient le siège étaient devenus disponibles, et rentraient en ligne ; les renforts attendus de France et d'Allemagne étaient arrivés; nos soldats, pendant trois mois de repos, avaient repris des forces physiques et morales; la discipline s'était raffermie; les troupes avaient été exercées et avaient gag<ié une grande confiance, notre armée comptait plus de 200,000 combattants; les grands corps de cavalerie et l'artillerie étaient dans le meilleur état.
Cette nouvelle campagne devait donc mal tourner pour les Russes et les Prussiens, parce qu'ils avaient trop attendu pour nous attaquer.
La brigade d'infanterie qui défendait notre tête de pont sur la Passarge, â Lomitten, se battit parfaitement bien; elle était commandée par le général Ferey (1), qui depuis fut tué lieute-
(4) Férty (Claude-François, baron de Roiengath), né à Auvet (Haute- Saône) le âO septembre 1T71, f 22 juillet 1812, cavalier au 11* régiment de éhasseurs le 19 mars 1787, maréchal des logis le 20 juillet 1790, il passa le 9 décembre 1791 dans la garde constitutionnelle de Louis XVI, sous* lieutenant au régiment du Roi le 9 juillet 1792, aide de camp du général