ENTREVUE AVEC LE MARÉCHAL KALKREUTH
rendre à Pétersbourg (i), il me délivra un passeport pour passer la frontière, qui est à Poiangen, fort près de Memel; il m'avertit que ce passeport ne me servirait que jusqu'à Riga, où j'en recevrais un autre du gouverneur de cette ville; il me donna aussi quelques instructions sur la manière de voyager en Russie, et, suivant ses conseils, je changeai à Memel tout ce que j'avais d'argent de France ou de Prusse contre des ducats de Hollande, qui, me dit-il, étaient la meilleure mon* naie.à employer en Russie; je me suis cependant aperçu qu'il m'aurait été plus avantageux et aussi commode d'acheter i Memel du papier-monnaie russe.
Dans la conversation que j'eus avec cet envoyé, je pris une idée très favorable des manières et de la politesse des Russes, et rien dans mon voyage ne me démentit la bonne opinion qu'il m'avait inspirée à cet égard.
Pendant qu'on attelait mes chevaux (opération de près d'une heure en Allemagne) , j'allai prendre quelques rafraîchissements dans un grand café situé dans le beau quartier de Memel. Il était rempli d'officiers prussiens qui ne me parurent pas voir avec plaisir mon uniforme français; et quoiqu'ils ne m'aient fait aucune malhonnêteté, je puis au moins dire qu'ils ne me donnèrent pas non plus de preuves d'une grande politesse.
J'aperçus en arrivant i Polangen, premier endroit russe sur
(i) Cet ordre est ainsi codçu :
« Au nom de 8. H. l'Empereur et Roi,
« Il est ordonné à M. le chef d'escadrons Sainl-Chamans, aide de camp, do 80 rendre en poste à Saint-Pôlersbourg pour porter des dépôclies à M. le général de division Savary, aide de camp de S. M. l'empereur el roi Napoléon, accrédité près S. M. l'empereur de Russie.
« M. Saint-Ghamans remettra à son passage à Memel la dépêche qui lui est confiée pour M. le comte de Goltz, ministre des affaires étrangères de S. M. le roi de Prusse.
« En passant à Kônigsberg, il remettra également à M. le maréchal Kalkrcuth une dépêche à son adresse dont il est chargé.
« Nous invitons toutes les autorités et personnes qui sont k prier, de vouloir bien donner les passeports nécessaires à M. Saint-Chamans, et au besoin de lui préler secours pour qu'il se rende k sa destination, ainsi qu'à son retour.
« Au quartier général à Qbing, le 2i août 1807.
« Le maréchal d'Empire, « SouLT. »
80 HÉMOIRES DU GÉNÉRAL DE 8AINT-GHAHANS.
cette frontière, plasieurs Cosaques à cheval, et j'avoue que je n'eus aucun plaisir à les revoir; je descendis chez le commis* saire russe qui y était établi, et je ne puis me rappeler si c'était un employé civil ou militaire. Il lut mon passeport, me fit beaucoup de politesses, et voulait absolument me retenir à dtner, en m'annonçant avec un sourire caustique qu'il me ferait servir avec la vaisselle d'argent du maréchal Bernadotte, que les Cosaques avaient prise à Mohrungen; je trouvai cette plaisanterie d'assez mauvais goût, et je refusai son dtner.
Je continuai ma route rapidement; j'étais impatient d'arriver, et en cela je fus bien servi par les chevaux et les postillons russes, car ils allaient comme le vent; j'ai mis les chevaux avant les postillons, et ce n'est pas par étourderie, car il m'a semblé, à l'air misérable et déguenillé de ces derniers, qu'on en faisait moins de cas que des animaux qu'ils conduisent; ils sont néanmoins fort gais et toujours contents du très mince pourboire qu'on leur donne, et l'on m'a assuré que la plupart des seigneurs et courriers russes les payaient plus volontiers en coups de bâton qu'en argent (il faut penser que ceci est écrit en 1807).
Je m'arrêtai souvent chez des mattres de poste, dans de misérables hameaux où il n'y avait pas d'autre maison que la leur; car je ne puis donner le nom de maison aux tristes tannières des paysans russes. J'y trouvai toujours de quoi faire un repas passable et à un prix très modéré; la plupart de ces mattres de poste étaient Allemands.
J'arrivai à Mittau trop tard pour voir la ville; j'étais d'ailleurs trop pressé pour en visiter les curiosités; je descendis dans une grande auberge tenue par un Français; je crois que c'était l'ancien valet de chambre ou cuisinier d'un émigré. Le roi Louis XVIII et toute la famille royale occupaient à cette époque le palais des ducs de Courlande, à Mittau.
Le maître de l'auberge m'apporta dans ma chambre le livre des voyageurs, en me priant d'y inscrire mon nom, suivant la coutume de ces pays (et même de toute l'Allemagne); je m'y conformai aussitôt et il se retira; je descendis un instant après pour voir si l'on attelait mes chevaux, et je ne
ARRIVÉE A PÉTERSB0UR6. 8i
fus pas peu étonné d'entendre une conversation fort animée, en très bon français; je le fus encore plus en entrant dans la cuisine d'y trouver beaucoup d'hommes qui, pour la plupart, avaient à leur boutonnière le ruban rouge que portaient en France à cette époque les seuls membres de la Légion d'honneur; je compris cependant bientôt que ces messieurs étaient des gentilshommes de la suite du Roi, et que leur ruban était celui de la croix de Saint-Louis; ils discutaient, je crois, sur mon nom, qu'ils venaient de lire dans le livre des voyageurs : chacun d'eux me donnait un père; l'un voulait que je fusse fils de l'Amour (1), l'autre du Loup (2); je ne m'amusai pas à éclaircir leurs doutes à cet égard, et je partis sur-le-champ.
En sortant de Mittau, je passai très près du palais occupé par la famille royale : il me parut fort grand et fort beau : il était très éclairé; j'étais loin de me douter alors que cette illustre famille était appelée à régner sur la France sept ans après l'époque dont je parle.
Quand je repassai par Mittau, en revenant de Pétersbourg, le Roi et sa famille en étaient partis pour l'Angleterre.
J'arrivai à Riga le lendemain de bonne heure; on m'y signifia l'ordre de me présenter au général Tormassow, qui alors en était gouverneur. Il me reçut très poliment, me fit sur le maréchal Soult et l'armée française quelques questions auxquelles je répondis comme je le devais, et après une demiheure de conversation, il me donna un ordre pour obtenir un passeport russe, qu'on me fit payer fort cher.
J'arrivai le 28 août après midi à Pétersbourg : je trouvai en entrant dans cette ville deux Cosaques à cheval qui me conduisirent aussitôt à la police, où je fus forcé de donner mon nom, d'expliquer pourquoi je venais à Pétersbourg, d'indiquer où j'allais loger, etc. Enfin, l'on m'y fit subir une espèce d'interrogatoire, et j'avoue que je ne fus pas peu surpris et scandalisé de cette manière d'acueillir les étrangers.
Je me fis conduire en sortant de là chez le général Savary
(i et 2) Sobriquets doanés à deux de mes vieux cousins portant le même aom qae moi et que ces messieurs avaient connus sans doute & Paris avant l'émigration de 1790.
qui demeurait à l'hôtel d'Angleterre, rue de la Perspective, au coin du quai; je n'oubliai pas de lâcher une poignée de petites pièces a mes deux Cosaques qui, je crois, sans cette politesse, m'escorteraient encore.
Je savais que le général Savary, n'ayant pas reçu de nouvelles de France depuis longtemps, me verrait arriver avec plaisir; j'en avais été prévenu par M. de Saint- Aignan (i), qu'il venait d'envoyer de Pétersbourg à Paris et que j'avais rencontré près de Riga.
Je connaissais depuis longtemps le général Savary; je venais aussi de le voir dernièrement à Kônigsberg d'une manière assez intime; ainsi j'étais fort à mon aise avec lui, quoiqu'il n'y eût pas précisément amitié entre nous.
Les officiers que je trouvai auprès de lui, et qui l'avaient accompagné à Pétersbourg pour lui servir en quelque sorte d'aides de camp pendant sa courte ambassade, étaient MM. Berthemy (2), ex-aide de camp du général d'Hautpoul et depuis gardien de Ferdinand VII à Valençay, ensuite aide de camp de Murât, etc.; Faudoas (3), beau-frère du général
(1) Sainl-Aignan (Nicolas-Auguste-Marie Rousseau, comte de), né à Nantes le 8 mars 1770, f 21 mai 1858, servit dans la marine comme aspirant; officier d'artillerie en 1784, destitué en 1792 comme ci-devant ooble; arrêté comme suspect, emprisonné pendant dix-huit mois ; chef de bataillon en 1804, envoyé en mission à Saint-Pétersbourg avant Savary, aide de camp de Berthier; se distingua & Wagram et fut nommé écuyer de l'Empereur; baron de l'Empire le 31 décembre 1809, ministre plénipoten* tiaire en Saxe en 18iâ; fut mêlé aux événements de Fontainebleau et de Blois en 1814, refusa le serment à la Restauration, adhéra au gouvernement de Juillet et fut un des généraux de la garde nationale; pair de France le 11 septembre 1835.
(2) Berihemy (Pierre- Augustin), né à Moutierendcr le 16 mai 1778, f 31 janvier 1855, cavalier au 8* cuirassiers le 30 novembre 1798, sous-lieutenant aide de camp du général d'Hautpoul le 12 septembre 1800, capitaine officier d'ordonnance de l'Empereur le 14 février 1807, colonel le 4 août 1812, maréchal de camp au service de Naples le 14 décembre 1813, colonel d'étatmajor le 30 octobre 1816, général de brigade le 24 décembre 18i3, retraité le 12 avril 1848.
(3) Faudoai'Barbazan (Paul-Eugéne, marquis de), né à Saint-Domingue le 18 mai 1788, f 13 septembre 1844, élève à l'Ecole de Fontainebleau le 29 septembre 1803, sous-lieutenant au 9* régiment de dragons le 17 mai 1804, aide de camp do Savary le 16 janvier 1807, officier d'ordonnance du prince Murât le 6 juillet 1808, officier d'ordonnance de l'Empereur 21 juillet 1808, colonel du 8* lanciers le 25 février 1813, colonel du 6* chasseurs le 26 mars 1815; mis en non-activité au retour des Bourbons, nommé au