AUDIENCE DE L'EMPEREUR ALEXANDRE
Ces soirées se ressemblaient toutes et n'étaient pas fort divertissantes; l'été n'est pas àPétersbourg le temps des plaisirs; on causait, on faisait souvent de la musique, on soupait, et quelquefois une des dames se mettait au piano, jouait une valse, et voilà tout le monde tournant autour du salon avec une incroyable vitesse; la plupart des hommes, dans ces réunions, étaient bottés et éperonnés.
Je me rappelle avoir été à une grande assemblée, chez Mme de Tchernischew, pour le mariage de sa fille; j'y dansai une polonaise qui n'en finissait pas et qui m'ennuyait beaucoup : cette danse consiste à se promener à la file dans de grands salons en tenant sa danseuse par la main et de temps en temps on s'arrêtait, on faisait quelques pas de menuet, et la promenade recommençait; je dansais avec une assez vieille dame que je ne connaissais pas, et dont Mme Ouwarow m'avait malignement embàté, et je fus longtemps sans pouvoir m'en dépêtrer; ce bal russe ne m'amusa pas du tout.
Je visitai tous les théâtres de Pétersbourg; une actrice française que j'avais vue jouer à Paris, nommée Philis (ou Mme Andrieux), faisait alors les beaux jours du théâtre français de Pétersbourg; il n'y avait qu'elle de tout à fait bonne.
Je vis au grand théâtre jouer une tragédie russe qui me parut fort insipide; il est vrai que je n'y comprenais rien, pas plus qu'à la polonaise que j'avais dansée chez Mme de Tchernischew, et l'une et l'autre me déplurent également.
Quelques jours après mon arrivée, le général Savary ayant obtenu la permission d'aller visiter Cronstadt, je l'y accompagnai; nous allâmes en voiture jusqu'à Oranienbaum, et nous nous y embarquâmes sur un canal qui est au-dessous du château, et qui va en droite ligne déboucher dans la Néwa vis-à-vis de Cronstadt, où nous fûmes bientôt rendus; je crois que c'est sur ce même canal que s'embarqua le malheureux Pierre II quand il cherchait à échapper à sa femme, Catherine la Grande, qui bientôt après le fit étrangler.
Cronstadt me parut imprenable par la force de ses positions et de ses batteries; on nous y fit voir de superbes établissements pour la marine, et l'amiral russe nous mena visiter
la flotte qui était dans ce port et qui me parut fort belle; il nous offrit des rafraîchissements à bord de son vaisseau (Y Aigle impériale^ de 140 canons).
Nous retournâmes le même jour à Pétersbourg.
Dans nos courses du matin, il m'arrivait quelquefois de rencontrer l'Empereur seul dans un léger droschki qu'il conduisait lui-même, ou à cheval et sans aucune suite. On lui prodiguait sur son passage les plus grandes marques de respect, mais sans crier, comme nous faisons en France : ce prince était fort populaire et très aimé.
Je vis à cette époque l'entrée de la garde impériale russe à Pétersbourg à son retour de la campagne de Friedland; l'Empereur avait eu la bonté d'envoyer des chevaux de ses écuries au général Savary et aux officiers français, aûn qu'ils pussent accompagner Sa Majesté, qui se mit à la tête de sa garde pour entrer en ville; mais je préférai voir le cortège de dessus mon balcon, et peut être fis-je prudemment, car Faudoas fut désarçonné par son cheval au beau milieu de la parade. On avait envoyé des habillements neufs à la garde avant son entrée à Pétersbourg, et on nous assura qu'on avait incorporé précipitamment dans les régiments de la garde à pied des hommes pris dans l'infanterie qui fait le service de police à Pétersbourg, afin que le peuple de cette ville ne pût pas juger de la perte énorme que ces corps avaient éprouvée dans la dernière campagne : j'ignore si ce fait est vrai.
Dans mes fréquentes conversations avec le général Savary, il lui échappait des traits assez caractéristiques et originaux pour mériter d'être rapportés.
Un jour, en me parlant de Tofficier prussien dont les discours imprudents avaient été la cause de ma mission à Pétersbourg : f Pourquoi, me dit-il, le maréchal Soult n'a-t-il pas fait arrêter cet homme aux premiers renseignements qu'il a eus sur lui? > Je répondis que, sans doute, le maréchal avait attendu quelque chose de plus positif que des discours en Tair rapportés par un misérable espion. — c Bah! répliqua Savary, il n'y faut pas tant de façons; quand je me suis bien persuadé que quelqu'un veut nuire au service de l'Empereur, je fais