‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 36 sur 218 · ENTRETIENS AVEC SAVARY · texte numérisé non relu

ENTRETIENS AVEC SAVARY

arrêter et expédier mon homme, et on n'en entend plus parler. >

J'avoue que ce discours me fit frémir, quoiqu'il ne fût peutêtre qu'une fanfaronnade de crime, et ce fut sans doute parce que j'étais un peu étourdi de la confidence que je ne pensai pas à demander au général si l'Empereur avait connaissance de cette manière d'agir.

Une autre fois, il se plaignit à moi d'avoir été envoyé à Pétersbourg, où il se déplaisait; < mais, malheureusement, disait-il, l'Empereur a senti qu'il lui fallait ici un homme d'esprit; sans cela il y aurait envoyé Laforest (1), et je serais à présent à Paris. >

Quand il en était sur ce sujet, il me faisait ma leçon sur ce que je devais dire à l'Empereur pour faire sentir la nécessité d'envoyer à Pétersbourg un autre ambassadeur, et quand je témoignais mon étonnement de ce qu'il ne s'y plaisait pas : « Tenez, mon- cher Saint-Chamans, me dit-il, on ne me connaît pas bien; je suis au fond un très bon homme, sans ambition; je ne me plais que dans mon intérieur, et je ne puis être heureux qu'en France, avec ma femme et mes enfants. »

Je ne sais s'il disait vrai, mais le fait est qu'il paraissait fort attendri en me parlant ainsi. Il me donnait aussi un motif plus plausible, et qui me parut assez curieux : « L'Empereur (Napoléon), dans son Bulletin officiel de*la bataille d'Austerlitz, disait-iK me fait arriver auprès de l'empereur de Russie comme tout exprès pour sauver ce prince, auquel il fait tenir des discours qui n'ont pas plu ici, et vous sentez bien que je ne peux pas y être vu de bon œil, car on ne sait pas si c'est moi qui ai menti ou si c'est le Bulletin, et cela rend ma position à la cour fort délicate et fort désagréable.

(1) Lafareii (Antoine-René-Charles-MathuriQ, comte de), né à Aire (Pasde-Calais) le 8 août 1756, f 2 août 1846, était sous-lieutenaot au régiment de Hainaut en 1772, secrétaire à la légation des États-Unis en 1779, consul général de France aux États-Unis en 1788, directeur des postes sous le Cootulat, ministre plénipotentiaire & Berlin le i** mai 1805, ambassadeur à Madrid en 1808, comte de TËmpire le 28 janvier 1809; à la rentrée des Bourbons, le Roi lui conféra Tintérim des affaires étrangères (3 avril- 14 mai 1814) et le chargea de préparer le traité de Paris; pair de France le 5 mars 1819, ministre d'État et membre du conseil privé en 1825.

, Je commençais aussi à désirer de quitter Pétersbourg; ma curiosité était à peu près satisfaite, et des intérêts plus pressants et qui me touchaient bien vivement me rappelaient à Elbing et à Paris ; je pressais le général Savary de m'expédier (mais non pas dans le sens qu'il avait attaché à ce mot), et enfin, le 8 septembre, il me fit appeler de bonne heure, m'apprit que je partirais le lendemain, et que l'empereur Alexandre lu^^ avait dit de m'envoyer dtner ce jour-là môme à Kamennoi- Ostrow.

Je n'eus garde d'y manquer; à cinq heures précises j'étais chez l'Empereur, et j'attendis dans la salle à manger même, où le grand maréchal comte Tolstoï vint bientôt me rejoindre, que la famille impériale se mît à table.

Je prévins M. de Tolstoï que je n'avais pas encore été présenté à l'Impératrice, et il me répondit que je lui serais présenté au moment où elle viendrait dtner.

L'Empereur entra un instant après; il me dit quelques mots très obligeants; rien n'égalait la grâce et l'aisance des manières de ce prince.

L'Impératrice vint ensuite; elle était accompagnée de sa sœur, la princesse Amélie de Bade; l'Impératrice fit quelques pas de mon côté; je la saluai profondément; l'Empereur lui dit : « C'est un aide de camp du maréchal Soult. — Vous partez pour Paris? » me dit l'Impératrice. Je répondis que je me trouverais trop heureux si Sa Majesté voulait bien me donner ses commissions. « Je vous prie de faire beaucoup d'amitiés pour moi à l'impératrice Joséphine >, me répondit l'Impératrice avec un sourire très gracieux.

On se mit à table; nous étions huit; les autres convives étaient, je crois, des ministres (1) ou des aides de camp de l'Empereur.

(1) Entre autres le comte de Kotchoubey, alors, je crois, ministre da commerce.

Koteh<nAey (Victor-Paulovitch, prince), né dans la Petite-Russie en 4768, t & Moscou en 1834, ambassadeur de l'impératrice Catherine & Constantinople, vice-chancelier du czar Paul !•', ministre de Tinstruction publique en 1802 et en 1819, président du conseil de l'Empire en 1827, chancelier en 1834.

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