PORTRAIT DE L'EMPEREUR ALEXANDRE
L'empereur de Russie était à cette époque à la fleur de rage, et UD des plus beaux hommes qu'il fût possible de voir; il avait beaucoup d'affabilité dans ses manières et dans sa figure; mais il était déjà un peu sourd, ce qui lui donnait quelquefois un air gêné dans la conversation.
L'Impératrice était jeune, jolie et bien faite; sa mise était d'une élégante simplicité; elle parlait peu.
La princesse Amélie, sa sœur, était assez ce que l'on est convenu d'appeler une beauté allemande : grande et bien faite, quoique un peu trop forte, et des formes très prononcées; elle ne parla pas du tout.
Le dtner était une espèce d'ambigu; tout était servi à la fois; l'Empereur parla beaucoup, mais toujours en langue russe, excepté quelques mots qu'il m'adressa; je m'imaginai que si je n'avais pas été là, il n'aurait peut-être parlé que français.
Après le diner, l'Empereur me fit entrer dans le salon où il m'avait reçu la première fois; nous y étions encore seuls, mais j'y restai moins longtemps; entre autres choses, Sa Majesté me dit beaucoup de gracieusetés pour le maréchal Soult.
En sortant de ce salon, je trouvai le grand maréchal du palais qui m'attendait dans la salle où nous avions dîné, et, après quelques mots obligeants sur ma mission à Pétersbourg, il tira de sa poche un petit étui de maroquin rouge qu'il me présenta en me distmt que l'Empereur me priait d'accepter cette bague comme un gage de satisfaction que Sa Majesté avait eue à me voir; je le priai de faire agréer mes remerciements à l'Empereur, et je me retirai.
Quand je fus dans ma voiture, je me dépêchai d'ouvrir l'étui qui venait de m'être remis par le comte de Tolstoï, et j'y trouvai un fort beau diamant monté en bague. Je pense qu'il était de mon devoir de l'accepter sans difficultés, et j'y étais aussi tout à fait porté par inclination.
La matinée du 9 septembre se passa en conversations particulières avec le général Savary; il me détailla tous les motifs qu'il avait pour croire que la Russie allait déclarer la
guerre à l'Angleterre; il me chargea aussi d'appuyer beaucoup auprès de l'Empereur sur l'importance qu'il y avait à flatter les goûts de la cour de Russie en envoyant à Pétersbourg beaucoup de comédiens, musiciens, chanteurs, danseurs, etc. Il prétendait que c'était en contribuant aux plaisirs de cette cour que l'ambassadeur, et par suite le gouvernement français s'y mettraient en crédit et obtiendraient ce qu'ils désiraient; car, ajoutait-il, il vaut mieux amuser les favoris et les maîtresses que de les payer; si nous sommes forcés de les acheter argent comptant, nous ne pourrons pas lutter avec l'Angleterre; mais ils aiment nos modes, nos baladins et nos courtisanes; il faut en profiter pour les payer en cette monnaie dont nous ne manquons pas et dont nous ne manquerons jamais.
Par suite de cette même idée, il demandait qu'on lui envoy&t quelques jeunes officiers, un peu aimables, de la cour de France pour courtiser les dames en crédit à la cour de Russie, et il affirmait que ces jeunes barbes avanceraient beaucoup plus nos affaires à Pétersbourg que les plus vieux diplomates. Il me chargeait encore, toujours dans les mêmes vues, de demander qu'on lui envoyât fréquemment une grande quantité des plus jolies modes de Paris qu'il pût offrir aux dames de la cour; je me rappelle aussi qu'en fait de dépêches diplomatiques, j'étais porteur d'une assez grande quantité de souliers de ces dames qui, voulant toutes être chaussées à Paris, y envoyaient des modèles; cela me fit penser que l'empereur Alexandre aimait les jolis pieds, ou au moins les pieds bien chaussés, ce qui revient presque au même.
Il me confia aussi quelques détails plus importants que je ne devais faire connaître qu'à TEmpereur. et il mç remit des lettres pour le maréchal Soult où, entre autres choses, il le priait de ne pas me retenir à Elbing, parce qu'il était indispensable que je me rendisse le plus promptement possible à Paris.
Je partis de Pétersbourg le 9 septembre dans l'après-midi, par une chaleur très forte et un temps orageux; mais dans la nuit même, i dix ou quinze lieues de Pétersbourg, j'eus de la