REVUE PASSÉE PAR L'EMPEREUR ALEXANDRE
de Berthier; mais outre que la reconnaissance que je lui devais pour le prompt avancement qu'il m'avait fait avoir, me portait à ne pas le quitter, j'avoue que je n'étais pas assez riche pour supporter les dépenses qu'il fallait faire dans les états-majors de ces deux princes.
Nous fîmes quelques voyages à Stargard, où était établie une des divisions d'infanterie de son corps d'armée, et le maréchal ayant ensuite reçu l'ordre d'aller à Custrin audevant de l'empereur de Russie et du grand-duc Constantin, qui se rendaient à Erfurt, il fit réunir dans la dernière de ces deux villes une fort belle division de carabiniers et de cuirassiers, dont l'empereur Alexandre et le grand-duc passèrent la revue; ils en témoignèrent hautement leur satisfaction; et, en effet, ces régiments étaient superbes.
Je retrouvai dans la suite de ces princes plusieurs des officiers russes que j'avais connus à Pétersbourg, et ils me firent beaucoup d'amitiés; je crus m'apercevoir que ce voyage de leur Empereur à Erfurt ne leur plaisait pas.
Ce prince ne s'arrêta qu'un jour à Custrin; il avait toujours avec lui dans sa calèche de voyage le maréchal Lannes, qui avait été fort loin au-devant de lui pour veiller à ce que les plus grands honneurs lui fussent rendus partout où il y aurait des corps de troupes françaises.
Nous retournâmes à Stettin aussitôt après le passage de l'empereur Alexandre, et j'y tombai sérieusement malade; les fatigues de toute espèce que j'avais éprouvées depuis un an avaient altéré mon tempérament^ et je restai trois mois entre la vie et la mort; ma jeunesse et la force de ma constitution me sauvèrent (1).
(1) Ma maladie était une fièvre inflammatoire qui, de Uerce. était devenue continue; les médecins de l'armée qui me soignaient, gens au reste fort pea habiles, ne savaient plus où donner de la tête ; ils avaient essayé de tous les remèdes et aucun ne réussissait. J'avouais un jour à Tun d'eux que dans la nuit j'éprouvais fréquemment une violente envie de boire de l'eau à la glace. « Gardez-vous-en bien, me dit-il, cela vous serait funeste; je ne répondrais pas du tout de vous après cette imprudence » ; je consultai aussi ses confrères à ce sujet, et ils furent de son avis.
Cependant, quelques jours après, je me trouvai le matin si altéré à la suite d'un violent redoublement, que je résolus de me délecter avec un bon
J'étais à peine convalescent quand le maréchal Soult reçut ordre de se rendre à Berlin pour en prendre le commandement en place du maréchal Victor qui partait pour l'Espagne.
Ce fut à cette époque que les maréchaux de France et d'autres personnages marquants reçurent des titres auxquels étaient joints un nouveau nom et' une dotation considérable; le maréchal Soult désirait et espérait être appelé duc d'Austerlitz; c'était efîectivement son plus beau fait d'armes et l'époque la plus glorieuse de sa carrière militaire; mais Bonaparte ne voulait partager avec personne l'honneur de cette belle victoire, et le maréchal Soult reçut le titre de duc de Dalmatie, pays où il n'avait jamais été, et avec lequel il n'avait rien de commun; il se voyait ainsi mis sur la ligne des ducs de Yicence, de Bassano, de Bénévent, d'Istrie et de tant d'autres dont les nouveaux noms n'étaient pas plus significatifs que les anciens, tandis que Ney, Davout, Lannes, Kellermann, Masséna et d'autres généraux qui s'étaient, comme lui, illustrés dans la guerre de la Révolution, avaient reçu, avec le titre de duc, un nom qui rappelait leur plus beau fait d'armes.
pot d*6au fraîche ; j'appelai mon valet de chambre qui me veillait, et je loi ordonnai très impérativement de m 'aller chercher de Teau au puits de la maison; il refusa, disant que les docteurs le lui avaient défendu; mais je me mis dans une afireuse colère contre lui, et après lui avoir dit toutes les injures qu'elle me suggérait, je lui annonçai que je le chasserais le jour môme s'il ne m'obéissait pas ; c'était un bon Picard que j'avais tiré de sa chaumière quelques années avant, et il ne sut pas me résister; il m'apporta donc un pot d'eau vraiment glaciale ; je le bus tout entier et si avidement, qu'il ne lui fut pas possible de me l'ôter avant qu'il fût vide.
La fièvre me quitta de ce moment-là et ne revint plus ; peu de jours après, j'entrai en convalescence, et elle fut prompte et heureuse.
6i quelqu'un croyait, d'après cette* anecdote, que j'ai peu de confiance dans les médecins, je lui dirais qu'il se trompe beaucoup et que je leur obéis toujours aveuglément; sans avoir précisément la scrupuleuse exactitude du malade de Molière, qui veut savoir combien de grains de sel U doit mettre dans son œuf, moi je veux savoir juste k quelle heure et en quelle quantité je dois prendre ma tisane, et U ne m'est jamais arrivé de les dépasser d'une minute ni d'une goutte; aussi j'attribue ma crânerie, dans l'exemple que je viens de citer, à une espèce de délire qui accompagne toujours la fièvre et au dégoût de la vie que cause une maladie de trois mois.
Cette note a été écrite il y a très longtemps, et depuis, j'ai bien changé vis-à-vis des médecins» dans lesquels je n'ai aucune confiance.