‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 42 sur 218 · LE MARÉCHAL SOULT A ERFURTH · texte numérisé non relu

LE MARÉCHAL SOULT A ERFURTH

Le maréchal Soult en conçut un violent dépit, mais la grosse dotation qui accompagnait le titi'e de duc, soit en terres dans les pays conquis, soit en rentes sur le grand-livre, dut l'apaiser un peu.

Quant à moi, l'Empereur ne pouvait me donner ni titre ni nom qui valût ceux que m'avaient transmis mes ancêtres; je reçus une rente de 2,000 francs en une ferme dans le royaume de Westphalie; cette rente fut assez mal payée jusqu'en 1813, où elle ne le fut plus du tout.

Le départ du maréchal Victor pour l'Espagne et les bruits répandus à Berlin par nos ennemis (nous n'en manquions pas) nous donnèrent une idée confuse des grands événements qui s'étaieni passés en Espagne et qu'on avait tenus cachés jusque-là assez soigneusement; mais quand on aurait permis qu'ils fussent publiés, nous n'aurions jamais pu y croire entièrement, tant il était loin de notre pensée qu'une armée française de 20,000 hommes pût être forcée de se rendre aux Espagnols ; c'était pourtant ce qui venait d'arriver à l'armée du général Dupont après la bataille de Baylen.

La joie des Prussiens aurait cependant dû nous convaincre de ces désastres; ils portaient aux nues la valeur des soldats espagnols, qu'ils n'appelaient pas autrement que les libérateurs du monde, et ils semblaient nous prédire que nous avions trouvé le terme de nos prospérités et de notre gloire.

En attendant, la vie que nous menions à Berlin était des plus agréables, et nous enterrions la synagogue avec honneur; nous avions maison de ville et maison de campagne, à Berlin et à Charlottenbourg, et dans ces deux endroits, nous jouissions avec profusion de tous les plaisirs qu'offre aux étrangers une grande capitale; nous jouissions, pour ainsi dire, de notre reste.

Sur ces entrefaites, le maréchal Soult reçut ordre de se rendre à Erfurt, près de l'empereur Napoléon : il nous fut alors facile de juger que nous étions aussi destinés pour l'Espagne.

En effet le maréchal nous envoya d'Erfurt, où un aide de camp seulement l'avait accompagné, l'ordre de mettre en

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route toute sa maison, bagages, chevaux et domestiques (ainsi que les nôtres), et de le rejoindre, nous, en poste à Paris, où il se rendait directement.

Ce départ me fit plaisir : ma santé s'était rétablie, et, comme tous les hommes, je m'ennuyais d'être longtemps tranquille et heureux; je quittai donc sans regret l'Allemagne pour aller guerroyer dans un pays qui lui ressemblait si peu, et où nous attendaient tant de fatigues, de dangers et de privations.

J'arrivai à Paris avec les autres aides de camp du maréchal le jour même où il en partait pour se rendre à Bayonne; nous en partîmes nous-mêmes le lendemain, et j'avoue qu'il me fut pénible, au moment d'une séparation qui pouvait être si longue, de ne passer qu'un jour avec ma famille et mes amis.

La route d'Espagne était couverte de troupes et de trains d'artillerie et d'équipages; nous pensions que nous allions avoir des succès brillants et rapides, et jugeant de l'Espagne par l'Allemagne, nous nous imaginions que dans peu de temps nous aurions obligé, dans Madrid, les Espagnols à signer la paix.

Nous étions quatre aides de camp dans la grosse berline du maréchal, et l'énorme quantité de gens de toute espèce qui couraient vers l'Espagne nous faisait éprouver de grandes difficultés pour avoir six chevaux à chaque poste; jusque dans les environs de Bordeaux, nous allâmes cependant assez bien, mais en approchant de cette ville, nous trouvâmes tous les chevaux de poste retenus pour le service de l'Empereur, dont le prochain passage était annoncé; nous ne pouvions plus alors marcher qu'en louant des chevaux de particulier, et même quelquefois des attelages de bœufs; de cette manière, nous n'avancions pas vite; dans un village, avant d'arriver à Bordeaux, nous ne pûmes partir qu'avec un attelage de huit vaches, et l'Empereur qui passa en ce moment, seul et courant la poste sur un franc bidet, se prit à rire en voyant notre équipage; il était effectivement assez plaisant de voir cette belle voiture, avec les armes des maréchaux de France sur les panneaux, et remplie d'officiers richement habillés^

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