DEPART POUR L'ESPAGNE
attelée de huit maigres vaches et conduite par quatre paysans gascons, armés de longs bâtons ferrés.
A notre arrivée à Bordeaux, on nous déclara qu'il fallait nous faire inscrire à la poste pour avoir des chevaux à notre tour; la liste au bout de laquelle nous fûmes mis était d'une longueur énorme; nous vtmes bien qu'il faudrait attendre longtemps, mais nous en primes gaiement notre parti : les auberges étaient bonnes, la chère excellente, et le spectacle très passable,' même pour des gens qui auraient été tout frais émoulus de ceux de Paris.
Au bout de trois jours passés dans toutes sortes de plaisirs, nous commençâmes à penser que Bordeaux ne valait certainement pas mieux que Paris, où nous n'étions restés que vingtquatre heures, et il fut résolu, coûte que coûte, de partir le lendemain ; après nous être assurés à la poste que notre tour d'avoir des chevaux était encore éloigné, nous fîmes marché avec un voiturier pour qu'en cinq jours il nous conduisit à Bayonne, d'où je partis le 7 novembre pour rejoindre le maréchal Soult qui, à la tête d'un corps d'armée, marchait sur Burgos; je courais à franc étrier avec un de mes camarades nommé Anthoine (1), neveu de Joseph Bonaparte et dont la sœur allait épouser le général Suchet, depuis maréchal de France et duc d'Albuféra; nos deux autres compagnons de voyage ne partirent de Bayonne qu'après nous.
A peine étions-nous entrés en Espagne que nous commençâmes à jouir des passe-temps de ce pays, car nous nous croisâmes à la poste d'Irun avec un courrier qui rentrait en France et qui nous raconta qu'on venait de lui tirer plusieurs coups de fusil dans le premier village que nous allions trouver sur notre route; il en était encore tout pâle, et son postillon, quoique Espagnol, n'avait pas l'air plus rassuré que lui.
Cela ne nous empêcha pas de continuer sur-le-champ notre voyage, car nous pensâmes que les brigands, après ce beau coup, se seraient éloignés; nous courûmes toute la nuit sans accident et toute la journée du lendemain, et le 9 novembre
(i) Lieutenant général en 4845, sous le nom de baron de Saint-Joseph,
au point du jour, nous étions à Vitoria, où se trouvait alors Joseph Bonaparte avec toute sa cour et quelques troupes; il en partait ce jour-là même pour suivre l'armée française qui marchait sur Burgos; il n'y avait plus de chevaux à la poste, et j'étais assez embarrassé pour continuer mon voyage, mais mon camarade Anthoine avait du crédit dans cette cour; il obtint pour lui un cheval des écuries du Roi son oncle, et pour moi une place dans les voitures de Sa Majesté Catholique; j'étais tout seul dans une bonne berline où je me reposai des fatigues des deux dernières nuits; j'y trouvai une grammaire espagnole, et je commençai à étudier cette langue qu'il me devenait si utile de parler; je fus enchanté de la facilité que j'y trouvai, et je jugeai que la connaissance que j'avais des langues latine et italienne, quoique très imparfaite, me rendrait cette étude fort aisée.
Nous allâmes coucher le 9 à Miranda del Ebro; cette malheureuse ville, presque entièrement pillée, brûlait encore en partie : j'y étais logé chez une vieille femme dont la maison annonçait l'opulence; on me fit beaucoup d'offres quand j'y entrai; je ne voulus rien accepter, mais enfin étant pressé de plus en plus, je demandai du raisin; j'en avais mangé de très bon à Vitoria, et réchauffement de la route me le faisait trouver encore meilleur; on me répondit qu'il n'y en avait pas, mais que tout ce qui était dans la maison était à mon service; je demandai alors de l'eau que je bus toute pure, prenant mon mal en patience; un moment après, j'entendis de grands cris dans la cour, et étant descendu précipitamment, je trouvai la maîtresse de la maison aux prises avec un de nos soldats qui lui emportait quelques pièces d'argenterie qu'elle cherchait à retenir; je les repris aussitôt en donnant des coups de plat de sabre à ce pillard qui se sauva promptement; après avoir rendu à mon hôtesse son argenterie, je remontais dans ma chambre quand son valet, ou intendant, me faisant signe de le suivre, me mena dans une chambre où il y avait de beaux fruits, et entre autres du raisin, dont il me présenta une assiette; j'en pris une grappe que je lui écrasai sur le nez, en lui disant pour lui et sa maîtresse