ARRIVEE A BURGOS
toutes les injures que ma colère, et le peu d'espagnol que je savais, me suggérèrent; je sortis ensuite et n'en revis plus un.
Il me semble que j'étais en droit de le traiter ainsi, et même le maître de la maison, si ce n'avait pas été une femme.
Le 10, je voyageai de la même manière que la veille; nous allâmes coucher à Briviesca, où nous arrivâmes de bonne heure. Nous y apprîmes que le maréchal Soult avait battu ce même jour l'armée espagnole aux environs de Burgos, et qu'il était entré dans cette ville : la nouvelle de cette bataille augmenta encore le désir que j'avais de le rejoindre, et après avoir consulté plusieurs personnes sur les moyens de partir à l'instant même pour Burgos, j'allais me mettre en route à pied en calculant que j'y arriverais dans la nuit, quand on m'offrit de me vendre un petit cheval du pays, espèce de mauvais bidet de poste, mais qui pouvait bien faire douze lieues tout d'une traite. J'acceptai avec empressement, et le marché fut bientôt conclu; je le payai sept louis, vu la circonstance; Anthoine en trouva un encore plus mauvais, et nous partîmes le soir, seuls et sans guides; mais nous suivions une grande route que l'armée avait tenue toute la journée, nous n'avions que douze lieues à faire, ainsi le danger n'était pas bien grand.
Nous eûmes quelque peine à obtenir de nos rosses qu'elles fissent ce trajet sans rafraîchir; mais il le fallait bien, et nous arrivâmes tous quatre, éreintés, avant le jour, à Burgos; il me serait difficile de dire si nos chevaux étaient plus fatigués de nous que nous ne l'étions d'eux ; et j'aurais mieux aimé courir cinquante postes sur de bons chevaux que d'en faire six sur ce criquet qui n'avait certainement jamais porté autre chose que des sacs de blé au moulin; quant à mon pauvre camarade, j'étais souvent forcé de marcher à pied derrière lui pour battre son cheval, sans quoi ils seraient restés en route.
En entrant dans Burgos, qui brûlait en trois endroits, nous ne savions de quel côté tourner pour trouver la maison qu'occupait le maréchal; il n'était pas resté d'habitants dans la ville; d'ailleurs, quand il y en aurait eu, nous n'en aurions pas trouvé dans les rues à cette heure-là.
Enfin, à force de marcher, nous arrivâmes sur une grande
place où nous trouvâmes un poste d'infanterie qui nous indiqua, tant bien que mal, ce que nous cherchions; nous errâmes encore longtemps dans cette direction, et nous finîmes par arriver chez le maréchal au point du jour.
Mon premier soin fut de lâcher mon pauvre cheval dans une écurie où je voyais des tas d'orge et de paille hachée (seule nourriture des chevaux en Espagne); je fus convaincu dans la journée même qu'il n'y avait pas perdu son temps, car il marcha mieux qu'il li'avait fait la nuit.
Un moment après, on vint avertir le maréchal que le feu avait pris dans une maison voisine de celle occupée par l'Empereur. Il y courut aussitôt : je ne jugeai pas nécessaire de l'accompagner, et je me mis dans un fort bon lit où je réparai en peu d'instants les fatigues de la nuit.
Je fus réveillé deux heures après : il fallait partir; le maréchal venait de recevoir l'ordre de se diriger promptement, avec son corps d'armée , sur Santander , en passant par Reinosa, pour se placer sur les derrières du corps de Blake, successivement battu par les maréchaux Lefèvre et Victor,.
Nous étions le 12 novembre à Huermeces, le 13 à Canduela, le 14 à Reinosa; nous fîmes dans ces marches un assez grand nombre de prisonniers, mais sans nous battre : toute cette armée de Blake était dans la terreur et dans la confusion; les Espagnols ne songeaient qu'à s'enfuir, et pas du tout à se défendre.
Une grande partie de nos prisonniers étaient de pauvres paysans qu'on avait armés, et auxquels on avait mis sur le dos un uniforme anglais; c'étaient les plus misérables soldats qu'on pût voir, et les moins redoutables sur le champ de bataille, mais fort convenables pour assassiner sur la grand'route le Français voyageant isolément; aussi bientôt ne furentr ils plus employés qu'à ce métier, et, de cette manière, ils nous firent plus de mal que les armées espagnoles ne nous en faisaient en bataille rangée.
Les paysans qui n'avaient pas pris les armes abandonnaient, à notre approche, leur habitation, et n'y rentraient que quand nous nous en étions éloignés.
PRISE DE SANTANDER. ill
Nous trouvâmes à Reioosa cinquante pièces de canon abandonnées, une fort grande quantité de fusils et des magasins immenses en vivres et en munitions; les Anglais y avaient envoyé un approvisionnement considérable de rhum, et de beaux et bons fromages de Chester.
De Reinosa, où nous restâmes le 15, nous fûmes le 16 à los €ozales, et le 17 à Santander, où nous entrâmes sans résistance; cette ville était, comme Reinosa, entièrement abandonnée de ses habitants; les troupes anglaises et espagnoles qui s'y étaient embarquées avaient, en partant, fait sauter quelques tonneaux de poudre, dont l'explosion avait causé d'assez grands dégâts dans la ville.
Santander, autant qu'il me fut possible d'en juger dans son état d'abandon, était une ville riche et commerçante; nous n'y séjournâmes point, et nous marchâmes promptement sur Sanvicente de la Barquera, où nous savions qu'il existait un rassemblement de troupes espagnoles; le pont de cette ville, extrêmement long et étroit, aurait offert à de bonnes troupes un moyen de défense dont nous n'aurions peut-être pas triomphé; mais il fut enlevé, sans beaucoup de résistance, par i'avant-garde de la division d'infanterie du général Mouton (1); on y tua quelques Espagnols, et on y fit des prfsonniers.
Après y être restés huit jours, nous nous rendîmes â Saldana, en passant par Potès, Cervera et Menbrillas.
Le maréchal s'établit à Saldana, en attendant de nouveaux ordres de l'Empereur qui manœuvrait sur Madrid, où, peu de jours après, nous apprîmes qu'il était entré; nous nous
(1) Plus coDDu depuis sous le nom de comte de Lobau , maréchal do France.
George Mouton, comte de Lobau, né à Phalsbourg le 28 février 1770, t 27 novembre 1838, entré comme soldat, le i" août 1792, dans lo 9* bataillon de la Meurthe, général de brigade le 12 pluviôse an XIII, aide de camp de l'Empereur, général de division le 5 octobre 1807, comte de TËmpire le 28 mai 1809, comte de Lobau, avec majorât, le 19 septembre 1810; prisonnier de guerre à Leipzig, chevalier de Saint-Louis le 8 juillet 1814, le 20 mars 1815, il reçut le commandement de la l** division militaire; fait prisonnier à Waterloo, il l'ut conduit en Angleterre, puis exilé; rétabli sur le tableau des officiers généraux en disponibilité le 1*' janvier 1819; grand'croix de la Légion d'honneur le 19 août 1830, commandant des gardes nationales de la Seine le 26 décembre 1830, maréchal de France le 27 juin 1833.
regardions comme assez loin de l'ennemi pour dormir tranquilles, quand tout à coup notre avant-garde de cavalerie, qui s'était postée à Sahagun, fut attaquée et surprise par la cavalerie anglaise (21 décembre).
C'était le général Debelle (1) qui commandait cette avantgarde, composée du i*' régiment de chasseurs provisoire (dont le colonel était M. de Tascher (2), cousin de l'impératrice Joséphine) et du 8" régiment de dragons, commandé par le comte Alexandre de Girardin (3).
Le i*' régiment de chasseurs provisoire fut presque entièrement détruit dans cette surprise; le 8* régiment de dragons souffrit aussi, mais moins.
Le maréchal Soult, se voyant sur les bras toute l'armée anglaise, à laquelle il ne pouvait opposer qu'un faible corps d'armée, se rapprocha de Burgos et s'établit le 24 décembre àCarrion; il m'avait envoyé la veille à Palencia porter l'ordre aux généraux Delaborde (4) et Lorge (5), qui y étaient postés,
(1) Debelle de Gaehetière (César- Alexandre, baron), né à. Yoreppe (Isère) le 27 novembre 1770, f Id juillet 1826, entré comme canonnier au 6* régiment d'artillerie à pied le 1*' juillet 1787; passa au !•' régiment de chasseurs le l**" octobre 1789, où il devint brigadier le 15 mars 1791 ; souslieutenant au 12* dragons le 15 septembre 1791, colonel du 11" régiment de dragons le 1*' germinal an Y, général de brigade le 12 pluviôse an XIII, baron de l'Empire en 1808; admis à la retraite le 15 mars 1812; traduit devant un conseil de guerre et condamné & mort le 24 mars 1816, peine commuée en détention de dix ans dans une prison d'État; enfermé dans la citadelle de Besançon, il fut remis en liberté, sur la demande du duc d'Angouléme, le 16 juillet 1817.
(2) Taeeker de la Pagerie (Pierre-Glaude-Louis-Robert, duc de), né à Fort- Royal (Martinique) le 1*^ avril 1787, f 3 mars 1861, élève & l'École militaire de Fontainebleau, sous-lieutenant en 1806, comte de l'Empire le 9 mars 1810, général de brigade le 17 février 1814, sénateur du second Empire le 31 décembre 1852; grand maître des cérémonies de l'Impératrice.
(3) Depuis lieutenant général et premier veneur des rois Louis XYIII et Charles X.
(4) Delaborde (Henri-François, comte), né à, Dijon le 21 décembre 1764, f 3 février 1833, sous-officier au moment de la Révolution, fut élu Haute* nant en 1792 au 1*' bataillon de la Cète-d'Or, commandant le 3 juin 1792, général de brigade et gouverneur de l'Ile de Corse en 1793, général de division en l'an YIII, gouverneur du ch&teau de Gompiègne en 1812, chambellan de l'Empereur et pair de France le 2 juin 1815, proscrit par la loi du 24 juillet 1815.
(5) Lorge (Jean-Thomas-Guillaume, baron de), né & Caen le 22 novembre 1767, f 28 novembre 1826, s'enrôla le 19 novembre 1785 au 7* régiment
MARCHES ET CONTREMARCHES. ii3
le premier avec une division d'infanterie, et le second avec une division de dragons, de se réunir à lui pour faire tête à Tannée anglaise; il s'était aussi hâté de prévenir l'Empereur, alors à Madrid, du mouvement des Anglais.
Le 27 décembre, nous étions à Cervatos de la Cueza, le 28 âGrajal, le 29 entre Grajal et Léon, et le 30 à Léon, où nous croyions combattre l'armée de la Romana, et où nous ne trouvâmes que ses hôpitaux, encombrés de soldats malades, si jeunes, si faibles et si abattus qu'il était facile de juger de la nullité de cette armée.
Nous séjournâmes le 31 à Léon, où la plupart des habitants étaient restés, ce qui formait un spectacle nouveau pour nous, car nous n'étions pas encore entrés dans une ville d'Espagne sans la trouver déserte.
De Léon, nous fûmes à Astorga où nous nous réunîmes à l'armée de l'Empereur qui venait de Madrid, et dont l'avantgarde de cavalerie, formée par les chasseurs de la garde, avait été battue la veille au pont de Benavente par la cavalerie anglaise : le général Lefebvre-Desnouettes, colonel des chasseurs à cheval de la garde, y avait été fait prisonnier.
de dragons, entra comme capitaine au !«' bataillon des Lombards en septembre 1792; général de brigade le 25 septembre 1793, général de division le 15 germinal an VII (4 avril 1799), baron de l'Empire en 1808, mis en disponibilité le 11 février 1814, nommé par le Roi commissaire en Portugal et en Espagne pour le retour des prisonniers, admis à la retraite le l*' janvier 1825.
« Les troupei soldées sont plas propres € pour attaquer et les peuples pour défendre : « un ennemi n'attaque qu'arec une partie de « sa population ; un État se défend arec toute « la sienne; l'un attaque par obéissance, Taotre « se défend arec des sentiments. »
(M. DE BottALD, Peruéet sur divers sujets.}
L'Empereur, sans perdre de temps, mit toute sa cavalerie^ soutenue par les corps d'infanterie des maréchaux Soult et Ney, à la poursuite de l'armée anglaise, dont nous ramassions tous les jours 5 à 600 traînards; il faisait un temps épouvantable, et les montagnes de la Galice offraient des passages difficiles où les Anglais abandonnèrent successivement la plus grande partie de leurs bagages, et môme plusieurs fourgons chargés d'argent, dont s'emparèrent les dragons de l'avant-garde commandés par le général Lahoussaye, et quelques régiments de cavalerie légère, commandés par le général Franceschi (1); le butin fut si considérable que cette cavalerie ne pouvant plus porter tant d'argent sur ses chevaux le vendait à vil prix pour de l'or; j'ai vu dans cette occasion donner 1,000 francs
(1) FraneeschûDelonne (Jean-Baptiste), né à Lyon le 4 septembre 1767, sous-lieutenant au 9* bataillon des volontaires de Paris le il septembre 1792, aide de camp du général Debelle à l'armée de la Moselle, ût partie de l'expédition d'Irlande, aide de camp de Soult le 10 messidor an VU, colonel le 11 brumaire an XII, commandant du 8« régiment de hussards le 12 pluviôse an X11I, général de brigade le 3 nivôse an XIV, aide de camp du roi Joseph ; fait prisonnier par la guérilla du Capucino ainsi que ses aides de camp, le capitaine Anthoine de Saint- Joseph et le lieutenant Bernard, fut emprisonné à Carihagène, où il mourut le 23 octobre 1810.