INVASION DU PORTUGAL
€t les affûts des pièces, que ces mauvais chemins mettaient dans le plus triste état.
Du reste, le pays était assez bon; nous trouvions partout du vin, de la viande et du grain en abondance; les habitants* nous faisaient tout le mal qu'ils pouvaient nous faire; ils se cachaient dans les rochers et dans les bois, et tous les Français qui s'écartaient de la route suivie par la colonne étaient impitoyablement massacrés.
Nous trouvâmes le pont d'Orense en bon état, et nous fûmes assez bien reçus dans cette ville (le 20 février), où l'on observa une exacte discipline; nous nous y reposâmes quelques jours; on en profita pour remettre en bon état l'artillerie et les voitures d'équipages; les soldats y avaient de tout en abondance,'et nous avançâmes gaiement vers les frontières de Portugal, ne doutant pas du succès de notre expédition; le maréchal Soult, se conformant aux instructions que l'Empereur lui avait données, inondait le pays de proclamations, mais nous vîmes bientôt qu'elles étaient de peu d'effet sur un peuple fanatique et exhorté par ses prêtres à faire une défense opiniâtre; les excès, les vols et la mauvaise conduite de l'armée du duc d'Abrantès, lors de la première expédition, avaient d'ailleurs soulevé tous les Portugais contre le nom français.
Nous entrâmes en Portugal le 10 mars par Vérin; les moindres villages se défendaient avec opiniâtreté, et il n'était pas rare de voir, dans ces commencements, de riches paysans fermer et barricader les entrées de leurs maisons, et tirer par les fenêtres sur nos troupes jusqu'à ce que leurs portes étant enfoncées, ils fussent massacrés et leurs habitations incendiées; ils s'y défendaient jusqu'à la dernière extrémité sans parler de se rendre, et certes, si des gens d'un si grand courage et d'un tel dévouement avaient eu des points de réunion et de bons chefs, nous n'aurions pas hasardé l'expédition de Portugal, ou bien nous n'en serions pas sortis; mais dans cette partie, leur résistance était individuelle; chacun d'eux «e faisait tuer en défendant l'entrée de son village, de sa maison, et un seul bataillon d'avant-garde suffisait pour nous
i20 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL DE SAINT-CHÂMANS.
rendre maîtres de tout le pays sur notre route; j'ai tu à cette époque de jeunes et belles filles faire le coup de fusil contre notre avant-garde, et recevoir la mort sans reculer; leurs 'prêtres leur avaient persuadé qu'elles gagnaient ainsi les palmes du martyre, et que le pai*adis était ouvert pour tous ceux qui périssaient en défendant leur pays contre nous.
Dans les petits combats que nous avions tous les jours avec les paysans, il nous arrivait aussi de trouver parmi les morts des moines revêtus de leurs robes, et le crucifix dans les mains; nous les voyions aussi de loin animer les paysans au combat, et ils étaient toujours les premiers cbefs des rassemblements d'insurgés.
Nous arrivâmes ainsi le 10 mars devant Chaves, première ville forte du Portugal, sur cette frontière (aussi ckaveSj en portugais, veut-il dire clef). On y avait renfermé un grand nombre de paysans armés de mauvais fusils, de piques, etc.; mais les fortifications étaient en mauvais état, et toute l'artillerie de la place consistait en quelques vieilles pièces posées sur des madriers, et qui ne pouvaient se manœuvrer; cette ville se rendit aussitôt qu'elle fut attaquée (le 12 mars) ; la garnison, c'est-à-dire cette multitude de paysans armés, fut renvoyée chacun chez soi; le maréchal leur délivrait des paquets de proclamations, leur faisait donner de l'argenf, et expliquer par ses interprètes qu'il n'était envoyé en Portugal que pour faire le bonheur du pays, et le délivrer du joug des Anglais.
Il laissa dans la citadelle de Chaves une garnison composée de malades, de blessés, et d'une centaine d'Espagnols et de Portugais qui se disaient de notre parti; ce détachement était destiné à entretenir notre communication avec le corps du maréchal Ney, qui était en Galice, et qui devait avoir des troupes à Orense; mais rien de tout cela ne fut fait; c'était le sort des opérations pour lesquelles ces deux maréchaux devaient se concerter ensemble, car ils ne pouvaient jamais être d'accord; Chaves, assiégé peu de temps après notre départ par des corps espagnols et portugais, fut pris, et la garnison en partie passée au fil de l'épée, ou pendue, malgré la stipu-