‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 49 sur 218 · MISSION PÉRILLEUSE · texte numérisé non relu

MISSION PÉRILLEUSE

pays assez boisé et très montueux, de manière qu'on n'y Toyait pas loin devant soi; nous étions forcés de marcher au petit pas, et de mettre souvent pied à terre pour t&tonner le terrain et nous assurer que nous étions toujours dans le chemin battu par Tinfanterie; à mi-côte d'une assez forte montagne, nous trouvâmes des fusils et des gibernes abandonnés sur le chemin, ce qui nous persuada que nous étions dans la bonne route, et un moment après, nous aperçûmes un grand feu briller dans un enfoncement sur notre droite ; je ne doutai pas que ce ne fût le bivouac d'un de nos postes d'infanterie, et nous nous dirigeâmes aussitôt droit sur ces feux en descendant très rapidement, et en quittant le chemin battu que nous avions suivi jusqu'alors.

Nous marchâmes ainsi près d'un quart d'heure, mais plus nous approchions de ce feu, moins nous pouvions croire qu'il appartînt à nos troupes; nous n'en voyions aucun autre aux environs, et nous n'entendions pas le bruit que font ordinairement nos soldats dans leurs bivouacs; bientôt nous aperçûmes quelques maisons, et en avançant davantage vers ce feu, mais avec précaution, nous y vîmes distinctement rassemblés un assez grand nombre de paysans portugais avec leurs femmes et leurs enfants; à peine les avions-nous vus, qu'avertis sans doute par le bruit de nos chevaux, ils firent de notre côté une décharge de leurs escopettes; nos chevaux tournèrent bride d'eux-mêmes et je leur en sus gré, car je n'en demandais pas davantage pour savoir à quoi m'en tenir; nous commençâmes à remonter le plus rapidement possible la côte que nous venions de descendre, mais dans ce brusque mouvement, mon dragon se sépara de moi; je l'appelai plusieurs fois à mi-voix, mais ce fut en vain, et entendant toujours les cris des paysans qui semblaient nous poursuivre, je craignis qu'il n'eût été pris par eux, et mon secours ne pouvant lui ^tre bon à rien, je continuai à gravir la montagne avec beaucoup de peine et dans une fort grande inquiétude.

Je montai près d'une heure, tirant mon cheval par la bride, car n'étant plus dans aucun chemin tracé, je craignais qu'il ne se jetât dans quelque précipice où nous nous serions brisés;

iU MÉMOIRES DU GÉNÉRAL DE SAINT-GHAMÀNS. .

enfin trouvant un terrain plus uni et doux à marcher, je pensai que j'avais atteint la route que nous avions si malheureusement quittée pour nous diriger vers le bivouac des Portugais.

Je remontai aussitôt à cheval, et je suivis ce chemin lentement, et en m'arrètant souvent pour écouter si rien ne venait de mon côté; enfin, j'entendis galoper derrière moi; j'espérai que c'était mon ordonnance, et je l'attendis, en ayant soin de crier qui-vive d'assez loin pour éviter une mauvaise rencontre; on me répondit : France! et je reconnus un moment après que je ne m'étais pas trompé.

Je ne sais s'il eut du plaisir à me retrouver, mais quant à moi, je l'aurais volontiers embrassé; je lui pris cordialement la main et nous vidâmes une fiole d'excellente eau-de-vie que j'avais dans ma sabretache et à laquelle je n'avais pas pensé jusqu'alors.

Cette goutte, bue militairement, et le danger que nous venions de courir ensemble, nous rapprochèrent davantage et inspirèrent de la confiance à ce vieux soldat; je vis qu'il était en train de jaser, et pour m'étourdir sur la longueur et les désagréments de notre voyage, je lui fis conter ses vieilles guerres; et après m'avoir parlé de plusieurs houras malheureux où il s'était trouvé, il avoua qu'il n'avait jamais eu peur comme il venait d'en avoir cette même nuit.

Ce mot effarouchera sans doute nos militaires qui n'ont pas fait la guerre, car j'ai vu beaucoup de ces messieurs qui paraissaient croire qu'un bon soldat n'avait jamais peur. Je confesse humblement que je ne suis pas de leur avis, et j'ai rencontré de braves officiers et de bons soldats qui avouaient franchement que dans plusieurs occasions ils avaient eu peur, et en même temps un grand désir de voir arriver la nuit pour mettre fin au combat et se trouver en sûreté; mais pour cela, ils n'en avaient pas moins bravement fait leur devoir : le vrai courage ne consiste pas à ne pas avoir peur, mais bien à la surmonter.

Nous montions toujours, et arrivés en haut de cette côte, nous aperçûmes à peu de distance de nous quelques maisons en feu ; j'avoue que ce spectacle me fit grand plaisir, car je

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