‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 50 sur 218 · AU MILIEU DES GUÉRILLAS · texte numérisé non relu

AU MILIEU DES GUÉRILLAS

ne doutai plus que nous ne fussions près d'un campement de nos troupes : c'était effectivement celui de la division du général Delaborde.

Je trouvai ce général dans une des maisons épargnées; il m'apprit que sa division avait tiraillé toute la journée avec les paysans, et que les coups de fusil qu'il avait entendus en avant de lui prouvaient que la cavalerie du général Franceschi avait eu aussi affaire à eux; il me conseilla de ne pas aller joindre ce général, qui devait être au moins à deux grandes lieues de lui et avec lequel il n'avait pas communiqué de la journée; mais j'avais mes ordres, et aucune considération ne pouvait m'empécher de m'y conformer tant que cela était physiquement possible.

Après avoir fait rafraîchir mon cheval et avoir mangé un morceau sur le pouce, je me remis en route avec le même dragon que j'avais eu jusque-là; nous marchâmes encore trois heures avant de rejoindre le général Franceschi, et nous arrivâmes au point du jour dans ses bivouacs.

Nos chevaux étaient éreintés, et le général Franceschi envoya sur-le-champ un officier avec vingt-cinq hommes porter ses rapports au maréchal, car il n'aurait pas été possible de suivre cette route en plein jour avec une moindre escorte, à cause des paysans embusqués dans les bois et derrière les rochers.

Je rejoignis le soir le maréchal, après avoir passé une partie de la journée avec mon ami et ancien camarade Lameth, qui était alors chef d'escadrons dans le 22* régiment de chasseurs à cheval. Je dirai plus loin, en rendant compte de la triste fin de mon malheureux ami, comment il se trouvait là après nous avoir quittés à Stettin pour passer aide de camp de Murât.

Je me gardai bien, en revoyant le maréchal Soult, de lui raconter toutes les infortunes de ma dernière nuit : je savais qu'il se fâchait sérieusement quand on voulait lui donner une idée des dangers qui accompagnaient les Français dans cet affreux pays, et de l'exaspération des Portugais contre nous; il apportait dans ses résolutions et dans ses entreprises une ténacité extrême, et il prenait beaucoup d'humeur contre ceux

qui auraient cherché, soit directement, soit indirectement, à l'en détourner et à lui en faire voir les inconvénients. Il ne put cependant se les dissimuler longtemps, et cette connaissance de sa dangereuse position le jeta dans des démarches politiques fausses et hasardées, dont on n'a jamais bien pu saisir le ûl et que lui seul peut-être aurait pu parfaitement développer; mais je parlerai tout à l'heure plus au long de cette circonstance, et j'en dirai franchement ce que j'ai vu et ce que je crois.

Nous arrivâmes enfin devant Oporto le 27 mars; cette ville était défendue par une ligne de redoutes qui, partant de la rive droite du Douro au-dessus de la ville, formait un demicercle et allait aboutir, en entourant la ville, près de l'embouchure de ce fleuve, en se joignant à un vieux fort qui défend l'entrée du port, le fort de la Foz. Cette ligne de défense, dans laquelle se trouvaient renfermés un grand nombre de redoutes et plusieurs camps retranchés, était immense, et il fallait pour la garnir une armée forte au moins du double de la nôtre. Cette armée y était bien effectivement, mais de quelles troupes était-elle composée? On y comptait un ou deux régiments de ligne, autant de nouvelles levées, quelques bataillons de milice et environ 50,000 bourgeois ou paysans armés, soit d'Oporto, soit de ceux qui s'y étaient réfugiés avec leurs familles et leurs richesses, car ils regardaient cette ville comme imprenable. Toute cette armée était commandée en chef par l'évêque d'Oporto, ayant sous ses ordres des généraux portugais et des officiers anglais.

Nous restâmes deux jours sans attaquer, pendant lesquels les paysans faisaient hors de portée, et pour ainsi dire sans nous voir, un feu très vif d'artillerie et même de mousqueterie sur nos camps; les militaires qui étaient en arrière, à une ou deux lieues de la ville, croyaient qu'il se livrait une terrible bataille, et cependant les Portugais ne nous tuaient personne.

Le maréchal, en même temps qu'il faisait reconnaître les approches et les côtés faibles de cette ligne de redoutes, fidèle à son système de douceur et de persuasion, tâcha d'entrer en pourparlers avec les Portugais; mais ils s'y refusèrent opiniâ-

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trément, et le général Foy (1), qui parlait leur langue, s'étant approché d'eux pour entrer en conversation, en ayant soin d'agiter son mouchoir déployé en signe de paix et d'amitié, ils s'emparèrent de lui et l'emmenèrent prisonnier dans la ville, quoiqu'il voulût toujours leur persuader qu'il était par* lementaire (2); nous le reprîmes le lendemain, quand nous fûmes maîtres de la ville , mais ils l'avaient entièrement dépouillé, et il n'avait pour se couvrir qu'une mauvaise capote d'infanterie qu'un soldat lui avait prêtée dans la prison.

Enfin, le 29 mars, le maréchal, voyant que tout espoir de conciliation était évanoui et ayant pris toutes les mesures les plus propres à lui assurer le succès, ût attaquer impétueusement la gauche de la ligne de défense. Le combat fut chaud et sanglant sur ce point; mais les Portugais, peu aguerris et mal commandés, y ayant porté toutes leurs forces, leur centre et leur droite, qu'ils avaient dégarnis, furent aussitôt attaqués et enlevés; dès ce moment, nous étions maîtres d'entrer en ville et leur gauche n'avait plus de retraite.

Leur déroute devint épouvantable; ils jetaient leurs armes pour fuir plus vite, et en rentrant précipitamment en ville, sans ordre et sans moyens de défense, ils tombaient au milieu

(1) Foy (Maximilien-Sébastien, comte), né à Ham (Somme) le 3 février 1775, f 28 novembre 1835, aspirant au corps royal d*arlillerie de la Père lel**^ novembre 1790, soas-lieutenant le 1*' mars 1792, adjudant général chef de brigade à l'armée d'Italie, général de brigade le 3 septembre 1808^ général de division le 29 novembre 1810, reçut sa quatorzième blessure an combat d'Orthez le 27 février 1814, comte do TEmpire et commandeur de la Légion d'honneur en 1813, député de l'Aisne en 1819.

(2) Un chef de bataillon (M. Roger) qui était avec lui, ayant voulu faire résistance, fut aussitôt massacré; le général Foy l'aurait été par le peuple, qui le prenait pour le général Loyson, s'il n'avait pas eu la précaution d'élever ses deux bras en l'air, pour bien leur montrer qu'il n'était pas manchot. Je tiens ce fait de sa propre bouche.

Le général Loyson, objet de l'exécration des Portugais, était manchot.

Loyson (Louis-Henri, comte), né à Damvillier (Meuse) le 16 mai 1771, t 30 décembre 1816, s'enrôla dans le bataillon auxiliaire des colonies le 20 juin 1787, sous-lieutenant aux volontaires de la Meuse le 15 septembre 1791, adjudant général, chef de brigade, le 25 prairial an 111, général de brigade le 3 fructidor an III, général de division le 25 septembre 1799, gouverneur des palais impériaux de Saint-Gloud et de Meudoo , comte de l'Empire le 14 avril 1810, compromis dans la conspiration militaire do LafBtte en Espagne. Chevalier de Saint-Louis e 27 juillet 1814, prend du service pendant les Cent-jours, retraité le 15 novembre 1815.

de nos soldats, qui les fusillaient à bout portant et les tuaient sans miséricorde; le peu d'habitants qui étaient restés dans les maisons en avaient fermé les portes, et la très grande partie de la population de la ville, femmes, enfants, vieillards, et tous les débris de cette armée en déroute, se précipitaient pêle-mêle vers le pont pour mettre la rivière entre eux et nous.

Les généraux pprtugais avaient fait quelques dispositions de défense dans la ville; on avait construit quelques petites redoutes dans les principales rues, et on y avait placé de l'artillerie, avec ordre, si nous nous emparions de la première ligne de défense, de tenir ferme dans la ville en s'appuyant à ces redoutes, mais ce plan fut détruit par l'impétuosité de notre attaque et la déroute complète de leur armée; quelques hommes, et même des femmes, essayèrent de se défendre à l'entrée de la ville, mais ce fut sans succès. Je fis remarquer au maréchal Soult une jeune fille qui, quoique morte, paraissait encore fort belle : elle était étendue près d'une de ces redoutes et avait son fusil et des cartouches à côté d'elle; elle s'était défendue sans vouloir se rendre jusqu'à ce qu'elle eût reçu le coup mortel ; elle avait été tuée à bout portant, et sa robe brûlait encore.

Nous traversâmes rapidement la ville, et nous arrivâmes près du pont de bateaux en chassant devant nous cette multitude immense composée de paysans, de soldats la plupart sans armes, de vieillards et de femmes entraînant leurs enfants.

Là, je fus témoin du plus triste spectacle qu'il soit possible d'imaginer.

J'ai djt que c'était un pont de bateaux. J'ignore par quel accident il s'était rompu sur le bord qui touchait à la rive droite; on prétend que ce fut un des boulets que les Portugais nous envoyaient de la rive gauche qui, ayant frappé cette partie du pont, la fit enfoncer; d'autres personnes croient que la grande foule qui se pressait à l'entrée du pont l'avait fait effondrer. Je n'ai jamais pu éclaircir positivement ce fait, car les malheureux qui furent les premiers témoins de ce déplorable accident périrent tous.

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