‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 51 sur 218 · PRISE D'OPORTO · texte numérisé non relu

PRISE D'OPORTO

Ce que je puis assurer, c'est que le fleuve, profond à Tendroit où le pont était crevé, mais déjà embarrassé de débris, fut comblé par les cadavres des infortunés habitants d'Oporto qui se pressaient pour le passer et qui, dans cette foule, ne pouvant voir devant eux, poussaient dans le précipice leurs malheureux concitoyens et finissaient par y être poussés euxmêmes; car, après avoir employé tous leurs efforts pour arriver sur ce point, ils avaient beau crier à ceux qui étaient derrière eux : « Arrêtez, le pont est rompu, nous allons tous périr! > ils n'en étaient pas entendus; le bruit du canon. In fusillade, les cris des vainqueurs, les gémissements des blessés et la peur de la mort avaient bouché les yeux et les oreilles de ce pauvre peuple, et une quantité immense de gens, hommes, femmes, enfants et vieillards, périrent misérablement dans cet endroit.

Cet amas de noyés, qui s'amoncelait toujours, ayant sans doute été arrêtés par quelques débris de la partie du pont effondrée, forma enfin un pont de cadavres sur lequel une partie de cette foule, toujours empressée de se sauver, parvint à passer et à rejoindre la portion du pont qui était en bon état; mais beaucoup trébuchaient sur les corps de leurs concitoyens et tombaient dans la rivière; d'autres, saisis par ceux qu'ils foulaient aux pieds, et qui étaient déjà dans les angoisses de la mort, étaient renversés et promptement étouffés par cette foule qui ne s'arrêtait pas. Une faible division de cavalerie de Tévêque, montée sur des mules, arriva, et se faisant jour à coups de sabre, elle parvint, en partie, à passer sur le corps de tous ces malheureux; plusieurs mules, cependant, s'abattirent, et restèrent avec leurs cavaliers au milieu de ce monceau de morts, sans pouvoir s'en tirer.

J'arrivais dans ce moment sur le quai avec les premiers Français, et ignorant encore que le pont était rompu, nous nous y portâmes précipitamment en faisant rentrer à coups de crosse et à coups de plat de sabre cette foule de fuyards qui en obstruait les avenues.

Nous fûmes saisis d'horreur en voyant ce triste spectacle, et je dois dire ici, à la louange de nos soldats, qu'ils ne s'occu-

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pèrent dans cet instant que de sauver ceux de ces infortunés qui donnaient encore signe de vie; nous en retirâmes une assez grande quantité auxquels on donna de prompts secours et qui, quelques heures après, furent en état de regagner leurs maisons.

On déblaya ensuite les approches du pont qui était encombré de morts, de blessés, d'effets abandonnés et de mules chargées, et nos sapeurs, ayant apporté des solives et des planches, qui servirent à rejoindre les deux parties du pont, on fit passer le Douro à quelques bataillons qui s'emparèrent bientôt des hauteurs de la rive gauche, nommées Yillanova, et firent ainsi cesser le feu des Portugais, qui s'éloignèrent sans opposer de résistance.

Nous nous trouvâmes donc . possesseurs d'Oporto; mais, quelle possession, grand Dieu! que celle d'une ville emportée d'assaut, et que le soldat, échaufi'é par la résistance et le danger, regarde comme sa proie f Malgré toutes les peines que se donnèrent les officiers, il fut impossible d'empêcher le pillage et les excès qui l'accompagnent; il dura deux jours, et nos soldats y firent un butin très considérable, car les habitants d'Oporto, â qui on avait persuadé, pour leur donner meilleur cœur à la défendre, que nous ne pourrions jamais entrer dans leur ville, n'en avaient pas enlevé Leurs richesses, et les habitants des provinces que nous venions de parcourir y avaient apporté les leurs; on trouva aussi beaucoup d'or et de diamants sur les malheureux noyés qu'on retirait du Douro, et sur les cadavres qui, d'abord entraînés par le fleuve, venaient ensuite s'échouer sur le rivage de la mer.

Le maréchal Soult fut logé dans une fort belle maison qui appartenait à de riches banquiers faisant le commerce d'or et d'argent avec le Brésil; je me logeai dans une petite maison d'assez bonne apparence et fort près de celle du maréchal : elle appartenait à un Anglais marié à une Hollandaise; celleci avait manqué, dans le sac de la ville, d'être violée par nos soldats (si tant est qu'elle l'avait manqué); mais, enfin, nous étions arrivés une fois assez à temps, mon frère et moi, pour la préserver de ce mauvais sort, et, dans les premiers jours.

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