‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 52 sur 218 · PILLAGE DE LA VILLE · texte numérisé non relu

PILLAGE DE LA VILLE

son mari et elle m'en parurent reconnaissants; rien, à les entendre, n'était assez bon pour nous dans leur maison; le meilleur thé, des confitures exquises du Brésil, et du vin d'Oporto qui avait plus de trente ans de bouteille, nous étaient offerts à chaque instant, et Ton se fâchait si nous n'acceptions pas; mais bientôt le thé ne fut plus que du lavage de théière, les confitures étaient communes et g&tées, le vin, du plus médiocre qui se trouvât dans la ville, et il fallut à notre tour nous fâcher pour obtenir ce qui nous était nécessaire; dès ce moment, l'expérience que j'avais des manières des vaincus me fit juger que nous étions en mauvaise position, et que ces braves gens savaient bien que nous n'étions pas les plus forts, et qu'ils ne tarderaient pas à être débarrassés de nous.

Effectivement, malgré cette brillante victoire, notre position était fort critique; l'armée de sir Arthur Wellesley (depuis si fameux sous le nom de duc de Wellington), forte de 30,000 Anglais et réunie à l'armée portugaise, était à Lisbonne et s'apprêtait â marcher sur Oporto; plusieurs corps d'armée portugais très nombreux, composés de milices et de paysans, étaient sur nos derrières et sur notre flanc gauche; ils étaient commandés par le général portugais Sylveira et par le général anglais sir Robert Wilson (le même qui, depuis, a été jugé à Paris pour avoir fait évader Lavalette). Ces derniers corps étaient destinés à nous intercepter toute communication avec l'Espagne.

Si le maréchal Soult n'avait pas été absorbé par des idées d'ambition qui, chez lui, dominaient alors toutes les autres, il aurait senti que sa position n'était pas tenable, et qu'il n'avait qu'un parti à prendre : c'était de regarder Oporto comme une conquête dont il fallait profiter pour bien nourrir son armée pendant quinze jours et la remettre de ses fatigues; de se rejeter ensuite avec toutes ses forces sur le Minho, de s'emparer de Yalença (4), ville forte de Portugal, sur ce

(1) Une expédition, commaDdée par le général Heudelet, partit d'Oporto après que dous nous fûmes emparés de cette ville et se dirigea sur Valença, avec mission de s'en rendre maître et do communiquer avec Tuy,

fleuve, vis-à-vis de Tuy, dont il aurait fait une excellente tète de pont qui aurait communiqué de l'une à l'autre de ces deux dernières villes; il se serait lié ainsi avec le corps du maréchal Ney, dont le quartier général était à la Corogne, et dont les troupes occupaient Tuy et Santiago; de cette manière, il aurait tranquillement évacué ses blessés et ses malades dans de bons hôpitaux établis dans des villes bien fermées, au lieu d'être obligé de les abandonner à la fureur des Portugais, comme il le fit quand il évacua précipitamment Oporto; il aurait conservé toute son artillerie, perdue à la même époque; il rendait sa tributaire la partie du Portugal qui est entre le Minho et le Douro; il rétablissait sa communication directe avec l'armée française en Espagne et la France; son armée, qui n'était que de 24,000 hommes, aurait vécu dans l'abondance; il conservait à l'armée française la plus belle entrée en Portugal pour l'époque où l'on se serait trouvé en mesure de faire la conquête de ce pays, et il pouvait jusque-là y faire une guerre d'expédition, par laquelle nous aurions forcé les Portugais de ces provinces, entre le Minho et le Douro, à se soumettre, plutôt qu'en nous y établissant; car ces peuples n'auraient pu alors jamais apprécier notre faiblesse numérique; ils auraient cru que l'armée qui s'était emparée d'Oporto n'était que l'avant-garde de l'armée française en Galice. Mais,

où devaient se trouver les dépôts des régiments de Tannée de Portugal, rartiHerie, car nous n'en avions amené qu'une très petite partie avec nous en marchant sur Oporto, et le payeur avec sa caisse.

Le g(^néral Heudelet s'cmparu facilement de Valença et rallia à la colonne tout ce qui se trouvait de Français à Tuy ; mais le payeur de Tarmce, qui était resté à Vigo avec sa caisse, y fut pris par les Anglais.

Tuy fut occupé pou de jours après par les troupes du corps du maréchal Ney, et le général Heudelot eut ordre de détruire les forliOcations de Valença avant de se remettre en route pour rejoindre le maréchal Soult>

Il eût donc été bien facile de nous conserver Valença pour point de retraite en cas d'échec sérieux en Portugal, surtout les troupes du maréchal Ncy occupant en force les villes de Tuy, Santiago, la Corogne, Lugo et toute la province de Galice.

Heudelet de Brière (Etienne, comte), né à, Dijon le 12 novembre 1770, fut élu lieutenant du 3* bataillon des volontaires de la Côte-d'Or le 3 août 1792, adjudant général, chef do brigade, le 10 nivôse an III, général de brigade le 13 pluviôse an VU, général de division le 4 nivôse an XIV, mis en non-activité le H janvier 1816, mis à la retraite en 1824, pair de France en 1832.

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