EN FACE DE L'ARMÉE ANGLAISE
au contraire, à peine fûmes-nous renfermés dans les environs d'Oporto qu'ils connurent parfaitement notre petit nombre, et ils disaient hautement que 20,000 Français jetés en Portugal ne pouvaient pas résister à une armée de 30,000 Anglais, de 60,000 Portugais et à toute la nation insurgée contre eux; ils avaient, certes, bien raison. Tous les Français en état de concevoir la guerre en grand le sentaient comme eux; mais accoutumés à vaincre, nous étions sans inquiétude pour l'avenir, et nous étions bien sûrs, s'il fallait battre en retraite, de nous frayer un passage; quelquefois aussi, nous nous persuadions que plusieurs divisions de notre armée d'Espagne s'avançaient par Zamora pour venir nous rejoindre; nous ignorions alors que l'Autriche avait déclaré la guerre à la France, et que l'Empereur, au lieu d'envoyer des troupes en Espagne, pensait plutôt à en retirer.
Mais toutes ces considérations ne s'accordaient pas avec les projets du maréchal Soult; c'est pourquoi il ne s'y arrêta pas. Soit que l'Empereur lui eût fait espérer la royauté ou la viceroyauté du Portugal, à peine était-il établi dans Oporto quMl commença à démasquer son plan; un ofîîcier, semi-français, semi-portugais, nommé Laffitte (i), intrigant s'il en fût jamais,
(1) En 1811, après la bataille de Halbuera, le maréchal Soult envoya ce Laffitle porter à Paria les six drapeaux pris aux Anglais dans cette bataille ; le prince de Neuchàtel choqué, avec raison, qu'on eût confié à un homme taré les seuls drapeaux anglais pris dans cette guerre, ^n fit dos reproches très durs au maréchal Soult , et plaça Laffitte dans un régiment d'infanterie qui était en Allemagne. Je le perdis alors de vue et je ne puis dire comment, dans Tannée 1812 (il y a ici quelque erreur; il me semble que ce Laffitte était capitaine dans un régiment de lanciers en 1812, lors de rentrée en Russie), il se trouvait maître d'armes à la Nouvelle-Orléans; de là, il se mit à la tète d'une troupe de flibustiers et s'établit dans les Ues du lac de Barataria d'une manière très formidable.
Le gouverneur de la Louisiane, inquiet du voisinage et ennuyé des rapines du capitaine Laifitte et de sa bande, met à prix la tête de cet aventurier pour 500 dollars; Laffitte à son tour en promet 15,000 à qui lui apportera celle du gouverneur; on envoie une expédition contre lui, il la détruit; sa réputation augmente tous les jours, et bientôt il est à la tète d'une marine assez forte pour battre une escadre de chaloupes-canonnières américaines envoyées contre lui.
Enfin les Américains ayant réuni des forces imposantes, Laffitte fut vaincu, son établissement détruit et lui-même disparut; j'ignore ce qu'il est devenu.
Lord Byron en a fait le héros de son poème intitulé : le Corsaire.
et qui avait été envoyé à son état-major pour l'expédition de Portugal, soi-disant comme interprète, car il parlait assez bien portugais, mais véritablement comme espion, fut son principal agent auprès des Portugais dans cette circonstance; ce misérable découvrit à Oporto un prêtre portugais aussi riche que borné, nommé Yeloso, auquel on promit monts et merveilles, pourvu que le maréchal Soult devînt roi de Portugal; on persuada en même temps à ce prêtre ignorant, qu'il n'étaitpas un méchant homme, que tout cela était pour le plu& grand bien de son pays; il le crut, et cette idée, jointe aux belles promesses qu'on lui avait faites, le rendit un des plus zélés partisans du maréchal; il agit en conséquence. Il haranguait le peuple dans les rues et sur les places publiques; il prêchait dans les églises, il répandait de l'argent pour faire des partisans au maréchal, et conduit par les conseils de Laffitte, il parvint à donner à ce parti, dans Oporto et aux environs, une espèce de consistance; des députations arrivèrent de Braga, de Guimaraens, d'Olivera, et d'autres villes dont nous étions les maîtres, et où une partie de la population était rentrée pour solliciter le maréchal de monter sur le trône de Portugal; des registres furent ouverts dans la ville d'Oporto pour recevoir les votes des habitants, dont le nombre était très considérable, et le général Ricard, chef d'état-major du maréchal Soult, et qui avait été son aide de camp, écrivit des circulaires aux généraux de division pour leur insinuer la chose, car le maréchal, malgré l'amour qu'avaient pour lui les bons habitants de ses bonnes villes d'Oporto et de Braga, sentait bien qu'il ne pouvait rien faire sans l'assentiment et la coopération de l'armée française.
Pendant que toute cette intrigue marchait, j'étais en mission à douze lieues d'Oporto près des généraux Loison et Delaborde qui, avec une division d'infanterie et quelque cavalerie, étaient chargés de s'emparer d'Amaranthe, et surtout du pont qui s'y trouve (sur la Tameyra); le maréchal Soult annonçait hautement que, de là, cette tête de colonne se porterait vers Zamora, afin de communiquer avec l'armée française en Castille; mais il était trop bon militaire pour avoir