‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 54 sur 218 · EN MISSION · texte numérisé non relu

EN MISSION

sérieusement ce projet : s'il avait vraiment voulu communiquer avec des troupes françaises, c'était vers la Galice, où il savait positivement qu'était le corps du maréchal Ney, qu'il aurait manœuvré : il n'avait pour cela que vingt lieues à faire, et il se serait trouvé vis-à-vis de Tuy, qui devait être occupé par les Français du corps du maréchal Ney.

Toutes les fois que j'ai réfléchi aux mouvements militaires du maréchal Soult en cette circonstance, je suis resté convaincu qu'il ne voulait pas communiquer avec l'armée française en Espagne; il voulait surtout éviter toutes relations avec le maréchal Ney, dont il connaissait l'inimitié contre lui et le caractère violent : il pensait hien que ce maréchal s'empresserait de dire hautement et d'écrire en France que lui, Soult, en cette circonstance, avait sacrifié à son ambition personnelle les intérêts de l'Empereur et de l'armée; c'est ce qui n'a pas manqué d'arriver.

Peu de jours après notre entrée à Oporto, j'avais été envoyé à Amaranthe; j'en étais revenu un moment, et j'y étais retourné une seconde fois; on ne parlait encore que confusément des projets du maréchal; ce fut là que je^ reçus la nouvelle de la mort déplorable de mon bon ami et camarade Lameth, assassiné par des paysans près d'OIivera, sur la route d'Oporto à Coïmbre.

Lameth, après avoir accompagné Murât à Madrid, avait refusé de le suivre quand ce prince avait été prendre possession du trône de Naples; quelques plaisanteries légères sur la princesse, sur ses dames et sa lectrice, et particulièrement sur ses lectures (i), avaient attiré des désagréments, dans cette U'ès petite cour, à mon pauvre ami, dont le principal défaut

(i) La lectrice de Mme Murât étant arrivée pour se mettre à table un peu plus tard que les autres personnes du service , Lameth lui demanda assez effrontément d'où elle venait. « Je viens de faire la lecture à Son Altesse, répondit^Ue. — Ma foi, dit Lameth, vous ferez bien de lui lire le Nouveau Testament, il lui est plus favorable que l'Ancien. »

Cette mauvaise plaisanterie sur la nouveauté de la fortune de Mme Murât fit rire tous ceux qui étaient à table, et qui coururent ensuite cbaritat>lement le répéter à la princesse, laquelle s'en plaignit à son mari : celui-ci lava rudement la tête au pauvre Lameth qui, dés ce moment, fut tout à fait disgracié.

était de ne pouvoir se taire sur les ridicules qu'il découvrait dans ses chefs; il se trouva 'donc heureux de se tirer de cette boutique de c charlatan >, comme il l'appelait lui-même, et il entra dans le 22* régiment de chasseurs à cheval, avec son grade de chef d'escadrons.

Ce régiment faisant partie de la division du général Franceschi, laquelle resta placée sous le commandement du maréchal Soult depuis la bataille de Burgos, Lameth, dans plusieurs rencontres, se conduisit parfaitement bien, et Franceschi, qui l'aimait et qui était le favori du maréchal, le réconcilia entièrement avec ce dernier, qui eut pourtant de la peine à oublier la manière dont Lameth l'avait quitté à Stettin.

En arrivant à Oporto, cet air de grande ville plut à Lameth, qui aimait à s'amuser, et il demanda la permission d'y passer quelques jours; je ne le quittai pas un moment pendant tout le temps qu'il y resta; nous étions ravis de nous trouver ensemble; enfin le maréchal nous fit appeler tous deux un matin, et me remit des lettres pour les généraux Loison et Delaborde, qui étaient àBaltar (village à cinq lieues d'Oporto, sur la route d'Amaranthe); et il en remit à Lameth pour le général Franceschi, qui était en avant-poste avec sa division sur la route de Cofmbre; je parvins, à travers quelques coups de fusil, à remettre mes dépêches; Lameth ne fut pas aussi heureux.

Arrivé à Olivera, il devança son escorte, avec M. de Choiseul (1), aide de camp du général Franceschi et deux dragons du 8' régiment : mais, à une demi-lieue de nos postes, dans un coude que fait la route, ils furent reçus à coups de fusil par une troupe de paysans embusqués; Lameth fut atteint d'une balle au travers du corps et tomba; M. de Choiseul eut son cheval tué sous lui, un des dragons fut blessé, et l'autre se sauva : M. de Choiseul, voyant que Lameth avait encore les yeux ouverts, lui demanda s'il était blessé : celui-ci le regarda fixement mais sans pouvoir lui répondre, et dans cet instant, les paysans accourant vers eux à toutes jambes pour se saisir

(1) Choiseul-Beaupré, aide-major général de la garde royale françaite depuis l'année 1825 jusqu'en août 1830.

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