‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 55 sur 218 · MORT DE LAMETH · texte numérisé non relu

MORT DE LAMETH

de leur proie, M. de Choiseul se sauva vers un petit village à un quart de lieue de là, dans l'espérance d'y avoir du secours; les assassins l'y rejoignirent, mais comme il parlait fort bien l'espagnol, ils le crurent de leurs amis et ne le massacrèrent pas; les troupes françaises, averties par le dragon qui s'était sauvé, accoururent en ce moment et le délivrèrent. On retrouva alors le cadavre de mon malheureux ami, absolument nu, dans un buisson, hors de la route, où il paraît que les paysans l'avaient jeté après l'avoir dépouillé.

Ce cruel événement me fit une vive impression : depuis s'în ans, nous ne nous étions presque pas quittés, Lameth et moi : quelques rapports de caractère, de légers liens de parenté, beaucoup de camaraderie dans nos bonnes fortunes, une habitude continuelle de nous rendre service, de nous aider dans roccasion, avaient établi entre nous des relations tout à fait fraternelles : il était fils unique, d'une tournure élégante et d'une figure très agréable : sa fortune, jointe à celle qu'il attendait de son père, était considérable. Il était bien vu des femmes, aimé et estimé dans l'armée, et déjà depuis deux ans il était chef d'escadrons, quoiqu'il n'eût que vingt-cinq ans t... et il disparaissait tout à coup, lâchement assassiné par des hommes qui, sur le champ de bataille, n'auraient pas osé le regarder en face, et quittant ainsi, à la fleur de son âge, parents, amis, maîtresses, fortune, une belle réputation militaire, et une grande existence dans l'avenir.

Ces réflexions, qui me frappèrent encore plus en apprenant sa mort qu'au moment où j'écris ces lignes, m'avaient inspiré quelque dégoût pour la carrière militaire et les chances qu'elle présente; d'ailleurs, le chagrin que j'éprouvais d'être depuis plusieurs mois sans aucune espèce de nouvelles de ma famille, ni de mon pays, ajoutait encore à ces dispositions moroses; je me figurais que le plus grand bonheur auquel je pusse aspirer dans l'avenir était de rentrer en France, et d'y vivre paisiblement chez moi.

Les événements militaires dont j'étais témoin contribuaient encore à m'aflermir dans ces idées; nous venions d'attaquer Amaranthe, et après un combat long et sanglant, nous

n'avions pu nous en emparer qu'en y mettant le feu; encore le pont restait-il au pouvoir des Portugais, commandés par le général Silveyra, mais nous parvînmes plus tard à nous en emparer : ce carnage et cette destruction furent sans aucun profit pour nous, et nos communications avec l'armée française en Espagne ne s'en ouvrirent pas davantage.

Ce fut dans ces circonstances que je retournai à Oporto; j'y trouvai le maréchal Soult tout à fait enfoncé dans ses combinaisons politiques, et en apparence assez peu occupé des événements militaires; je voulus le mettre plusieurs fois sur ce chapitre, mais il m'arrêtait toujours en me disant qu'en Portugal, c'était de son cabinet qu'il faisait la guerre.

Ce n'était guère le moment, mais j'étais tellement accoutumé à le regarder comme un génie très supérieur que, d'après son apparente tranquillité, j'avais encore la bonne foi, dans cette crise si alarmante, d'espérer un dénouement qui nous serait favorable.

Ses démarches devenaient cependant si ambiguës que nous ne savions plus nous-mêmes qu'en penser, et un jour qu'on en parlait en plaisantant à la table des aides de camp, tous jeunes gens aimant à rire, nous nous partageâmes les grandes charges de sa cour; on me nomma tout d'une voix grand écuyer, parce que, de tous ses aides de camp, j'étais celui qui connaissait le mieux les chevaux et qui avait le plus servi dans la cavalerie; un autre était grand chambellan, celui-là grand veneur, etc. Enfin on rit et on plaisanta beaucoup sur ce sujet, car malgré ce que nous voyions et ce que nous entendions, aucun de nous ne pouvait s'imaginer qu'un projet aussi absurde que celui de se faire roi de Portugal fût entré sérieusement dans la tête du maréchal, que jusqu'alors nous avions vu si bonne.

Ces propos de table firent du bruit dans l'armée; les officiers d'état*major qui s'y trouvaient présents, les officiers de garde, les domestiques même, les commentèrent; je pense que cette conversation (i), rapportée au maréchal par ses affldés, lui

(1) On nous en fit un crime en France.

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