EXPLICATIONS DU MARÉCHAL SOULT
donna à penser, et quelques jours après, il me fit appeler dans l'après-midi et m'emmena promener avec lui dans un jardin d'orangers où il allait quelquefois se délasser de son travail de cabinet.
Nous étions seuls et il entama promptement la conversation : il s'était bien adressé, car je n'ai jamais su faire ma cour aux dépens de la vérité; il le savait mieux que personne, et c'était peut-être pour cela qu'il m'avait choisi.
Il alla droit au but : t Que dit-on de moi, ici? — Il y a peu de temps que j'y suis revenu, mais j'entends dire partout que vous voulez vous faire roi de Portugal. »
Il me regarda fixement, mais sans paraître surpris ni fâché; je restai froid et sans lui donner l'explication qu'il semblait attendre, car je voulais me faire questionner; c'est le moyen de n'en pas dire plus qu'on ne vous en demande.
« Je le conçois, reprit-il, mais pourquoi m'a-t-on envoyé ici? pourquoi m'a-t-on mis dans l'affreuse position où je suis à présent? je ne puis m'en tirer qu'en divisant les Portugais entre eux, et j'emploie pour cela le meilleur moyen politique qui soit en mon pouvoir, car je n'ai pas d'argent à leur jetée au nez.
— Croyez-vous, monsieur le maréchal, que ces moyens ne soient pas mal interprétés aux Tuileries, et qu'on ne cherche pas à vous en faire un crime?
— Vous avez raison, mais je répète que je n'ai pas d'autre moyen de me tirer d'affaire, et l'Empereur me rendra justice. >
Après quelques moments de silence, pendant lesquels il me paraissait péniblement agité, il ajouta :
c On fera bien d'autres cris en France quand on saura que je tolère que les habitants d'Oporto continuent leur commerce avec les Anglais, quand on pourra dire que je leur vends moimême des vins, car je tâche dans ce momentKîi de leur vendre une partie de ceux que nous avons pris en entrant ici.
— Il ne manque pas de gens en France, ni même en Espagne, dis-je, qui, pour- vous nuire, représenteront ces démarches sous des couleurs bien noires.
— Je m'y attends, reprit-il avec une sorte de désespoir vio-
lent; je porterai peut-être m^a tête sur Téchafaud, mais en y montant, j'aurai la consolation de me dire que j'ai fait tout ce que je devais faire pour sauver 20,000 Français de la triste position où ils sont réduits !l... Fais ce que dois, advienne que pourra. >
C'était une de ses maximes favorites, soit qu'elle fût véritatablement dans son caractère, soit qu'il voulût persuader qu'elle était la règle de sa conduite.
Nous en étions là de cette conversation, qui pouvait devenir intéressante, car il était disposé à la confiance, et moi à la causerie, chose qui ne nous arrivait pas tous les jours à tous les deux, et j'entamais une question sur ses mouvements militaires, pour lui demander pourquoi il ne se mettait pas en marche pour repasser le Minho, quand nous fûmes joints, au détour de l'allée où nous nous promenions, par le général Ricard, qui s'avançait vers nous avec une liasse de papiers : c'étaient des rapports pressés des généraux commandant sur différents points nos avant-postes; le maréchal rentra pour donner des ordres, et notre conversation en resta là; je ne l'ai jamais reprise avec lui sur ce sujet.
L'idée que je me suis faite de la conduite du maréchal Soult en cette circonstance a toujours été qu'il aurait voulu se faire demander pour roi de Portugal par les habitants de la partie de ce pays dont il était maître; qu'alors, ce premier pas fait, il aurait sollicité les suffrages de l'armée qu'il commandait; ils auraient été consignés sur des registres pour chaque corps ou état-major, et il aurait mis ensuite toutes ces pièces sous les yeux de l'Empereur, en lui demandant son approbation et en lui faisant sentir qu'il n'y avait que ce moyen de maintenir les Portugais dans les intérêts de la France; peut-être, de cette manière, aurait-il réussi, au moins pour un certain temps, dans ses projets.
Mais l'arrivée de l'armée anglaise et de toutes les armées portugaises, qui marchaient à la fois et dans toutes les directions sur Oporto, fut un coup de tonnerre qui anéantit le frêle édifice de sa royauté.
Avant ce dénouement, le hasard fit découvrir une conspira-