‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 57 sur 218 · CONSPIRATION D'ARGENTON · texte numérisé non relu

CONSPIRATION D'ARGENTON

tioD qui ne tendait à rien moins qu'à livrer aux Anglais l'armée française en Portugal; un adjudant-major du 18* régiment de dragons nommé Argenton (i) communiquait avec les Anglais, dont une escadre bloquait le port d'Oporto; le but de ce misérable était de soulever l'armée contre ses principaux chefs, qu'on devait arrêter et livrer aux Anglais, avec lesquels on aurait ensuite conclu une^capitulation, Dieu sait a quelles conditions ; forcé de s'ouvrir à quelques officiers pour assurer la réussite de ce complot, Argenton fut arrêté la nuit à l'entrée du port, au moment où il revenait de communiquer avec l'escadre anglaise; les papiers saisis sur lui, parmi lesquels on trouva des passeports de l'amiral anglais, ne lui permirent pas de nier ses projets; mais pour embrouiller son affaire et gagner du temps, il dénonça la plupart des chefs de l'arn^ée comme étant déjà d'accord avec lui; cette révélation jeta le maréchal Souit dans une terrible perplexité. Il ût arrêter quelques colonels, et le procès allait s'instruire, si rarrivée des Anglais qui attaquèrent la division de cavalerie du général Franceschi n'avait mis fin à toute cette intrigue. Argenton, qui avait été mis au secret, fut confié à la gendarmerie lorsque les Anglais attaquèrent Oporto; il s'échappa dans le désordre qui accompagna l'évacuation de cette ville, et passa en Angleterre : je dirai tout de suite, pour finir son histoire, qu'étant revenu quelques mois après en France, pour y chercher sa femme, et peut-être aussi pour lier quelque nouvelle intrigue, il fut arrêté, jugé à Paris, et fusillé à la plaine de Grenelle; ce dernier événement fut un bonheur pour le maréchal Soult, car ses ennemis avaient cherché à persuader qu'Argenton était lui-même un agent de Soult que ce maréchal avait envoyé aux Anglais, qu'il ne l'avait fait arrêter que parce que le complot avait été publiquement découvert, et qu'il l'avait fait échapper à la sortie d'Oporto pour le soustraire à un jugement criminel, et aussi pour

(i) Argenton (Jean-Constantin), né à Rabat (Ariège) le 18 janvier 1775, Tolontaire au 1*' bataillon de l'Ariège le 15 janvier 1792, sous-iieutenant lo 16 fructidor an V[, aide de camp du général de brigade Lefèvre, lieutenant-adjudant-major au 18* dragons le 28 août 1807, capitaine au 18* dragons le 27 octobre 18U8.

avoir un agent auprès des Anglais, et se conserver ainsi les moyens de traiter secrètement avec eux.

Je reviens aux événements et aux opérations militaires.

Le général Franceschi fut attaqué le 10 mai par l'avantgarde de l'armée anglaise; il se retira en deux marches, mais non sans quelque désordre, sur Oporto; des prisonniers anglais qu'il avait faits, nous apprirent qu'une armée anglaise de 25,000 hommes, réunie à un même nombre de Portugais, marchait de Lisbonne sur Oporto; nous savions que d'autres corps d'armée portugais et espagnols manœuvraient sur nos derrières et sur notre flanc gauche.

La position n'était plus tenable : il fallait promptement évacuer Oporto, et ticher de rentrer en Espagne pour nous joindre à l'armée française qui s'y trouvait et, ainsi réunis, faire face aux armées anglaises, espagnoles et portugaises qui auraient pu nous écraser en détail.

Le maréchal Soult fit ses dispositions en conséquence, mais dans cette circonstance, je le trouvai faible et irrésolu; sa mauvaise position, ses espérances déçues, la crainte des rapports qu'on ne manquerait pas de faire contre lui en France; la conspiration d'Argenton connue seulement l'avant-veille de l'attaque des Anglais, et qui lui inspirait de violents soupçons contre plusieurs des chefs de son armée, abattirent un instant la force de son caractère : je dis un instant, car deux jours après il se montra aussi grand et bon militaire qu'il eût jamais été.

Le il mai, l'armée anglaise couronna les hauteurs de Villanova, sur la rive gauche du Douro, vis-à-vis de la ville, et qui la dominent entièrement; toute l'armée française était passée sur la rive droite, et, dans la nuit, on fit sauter le pont : on prit, ou l'on crut prendre les précautions nécessaires pour qu'il ne restât sur la rive gauche aucun bateau à la disposition des Anglais; le lendemain 12, l'armée anglaise paraissait avoir la même position, tandis que la plus grande partie de l'armée française, remontant le Douro sur la rive droite, prenait la route d'Amaranthe, d'où le maréchal Soult comptait gagner Zamora et se réunir à l'armée française en Castille»

EVACUATION DOPORTO. 143

sans rien perdre dans sa retraite : les blessés et les malades qui se trouvaient assez forts pour quitter Oporto, les équipages et le grand parc d'artillerie marchaient avec une division d'infanterie, en tète de la colonne.

Le maréchal était resté dans Oporto avec une division d'infanterie, quelques pièces d'artillerie, et la division de cavalerie légère du général Franceschi; ces troupes étaient destinées à faire l' arrière-garde. Il m'avait fait appeler le il au soir, et après m'avoir entretenu un instant de sa position militaire, il me dit que son intention était de rester encore quelques jours à Oporto, afin d'avoir par son avant-garde des nouvelles de ce qui se passait au delà d'Amaranthe; que rien ne le gênait, puisque le Douro était entre l'armée anglaise et la nôtre, mais qu'il craignait que les Anglais, au moyen de leur escadre, ne tentassent un débarquement sur la rive droite de ce fleuve; il m'ordonna, en conséquence, de faire des patrouilles toute la nuit sur le bord de la mer, de bien examiner au point du jour si tout était tranquille, si l'escadre ne faisait pas de mouvement, et de venir ensuite lui en rendre compte.

Je rôdai effectivement toute la nuit sur le bord de la mer, mais rien ne parut; au point du jour, l'escadre anglaise était dans la même position, et je pus, en toute sûreté de conscience, assurer au maréchal qu'il n'avait rien à craindre de ce côté.

Ce rapport parut le tranquilliser; je pense qu'il ne s'était pas couché de la nuit, car il me parut fatigué; il était alors à peu près dix heures du matin; depuis quelques jours il était indisposé, et il se mit au lit pour se reposer; j'allai déjeuner avec mes camarades, comptant bien me coucher en sortant de table, car, depuis ces derniers événements, je me trouvais très fatigué par un service fort actif, et ma dernière nuit ne m'avait pas reposé.

M'étant approché d'une fenêtre, après déjeuner, je vis arriver précipitamment un aide de camp dont l'air et la figure annonçaient quelque événement sinistre; je courus au-devant de lui : il montait les escaliers quatre à quatre :

— Le maréchal y est-il?

— Oui, répondis-je.

— Ahl tant mieux î il faut que je lui parle sur-le-champ.

— C'est impossible, il repose.

— Les Anglais sont dans la ville, me cria-t-il en courant toujours.

A ces derniers mots, je commençai à courir aussi vite que lui, et je le menai en toute hâte au maréchal, auquel il raconta en peu de mots que le général Foy, qui l'envoyait, et dont il était aide de camp (i), venait de voir distinctement l'infanterie anglaise passer la rivière sur plusieurs bateaux un peu au-dessus de la ville; que ce passage, favorisé par les Portugais sur les deux rives du fleuve, se faisait rapidement, et qu'un corps nombreux était déjà passé.

Cet aide de camp ajouta que le général Foy était occupé à ramasser le plus de troupes possible pour faire face aux Anglais, et conserver la sortie de la ville sur la route d'Amaranthe, car c'était précisément sur ce point-là, qui était notre route de retraite, que les Anglais débarquaient.

Le maréchal renvoya aussitôt cet aide de camp au général Foy, pour lui recommander de tenir ferme dans cette position, afin que la ville pût être évacuée par nos troupes, tandis qu'il allait lui-même réunir tous les corps que nous avions dans Oporto, et marcher à leur tête sur les Anglais, afin de les jeter dans la rivière : il m'ordonna en même temps de faire monter à cheval tout son état-major et de prévenir tout ce qui tenait au grand quartier général de se diriger promptement sur Baltar.

(1) Cet aide de camp s'appelait Brossard; depuis il a été colonel d'étatmajor, et a commandé en cette qualité Técoie d'application du corps royal d*état-major, et ensuite l'école d'équitation de Versailles , qu'on a transférée depuis k Saumur.

Il fut, après la révolution de 1830, envoyé en Afrique, où il commandait comme maréchal de camp à Oran, lorsque le général Bugeaud le renvoya en France pour y être Jugé, comme prévenu de concussions, affaires d'argent, etc.

Marquis de Broaard (Amédée-Hippolyte), né éi Folleny (S<ine- Inférieure), le 8 mars 1784, gendarme d'ordonnance le 20 décembre 1806, lieutenant au 10« régiment de chasseurs le 18 février 4808, colonel d'étatmajor le 12 février 1823, maréchal de camp le 2 février 1831, mis à la retraite le 7 juillet 1839.

COMBAT ACHARNÉ. iit

Il s'habillait précipitammeDt, et donnait en même temps ses ordres à divers aides de camp pour indiquer le lieu de rassemblement des troupes et leur point de direction.

J'avais heureusement tous mes chevaux sellés et chargés; je fus prêt en un instant, et je courus prévenir les différents chefs de ce qui se passait et de la nécessité d'évacuer promptement la ville; je fis battre la générale par tous les tambours que je rencontrai, et ce bruit, joint à la fusillade que les tirailleurs du général Foy engageaient avec les Anglais, apprit aux plus paresseux qu'il était temps de partir.

Je retrouvai le maréchal à la tête de son éta^majo^qui montait la grande rue qui conduit à la route de Baltar, avec un régiment d'inlanterie (le 70*) : une vive fusillade et quelques coups de canon ne laissaient plus de doutes sur l'attaque des Anglais, qui, en ce moment, étaient aux prises avec le 47* régiment d'infanterie légère dirigé par le général Foy; le maréchal m'ordonna d'y marcher avec le 70* régiment, qui partit au pas de course, et de dire au général Foy qu'il allait être soutenu par une plus grande quantité d'infanterie, de la cavalerie et de l'artillerie.

J'arrivai promptement sur le champ de bataille; le 17» régiment d'infanterie légère, écrasé par le feu des Anglais, qui étaient en beaucoup plus grand nombre, ployait déjà; mais l'arrivée du 70* régiment, qui donna vigoureusement, rétablit nos affaires, et nous conserva libre la sortie d'Oporto sur la route d'Amaranthe; si ce premier coup de collier du 70* avait été appuyé par une réserve, la journée aurait été superbe pour nous; mais malheureusement, le reste des troupes que nous avions dans la ville n'était pas encore arrivé sur le champ de bataille.

Pendant ce combat acharné, les équipages, les femmes, les malades, les chevaux demain, évacuaient la ville en désordre et se dirigeaient précipitamment sur Baltar; plusieurs femmes furent blessées de coups de feu à cette sortie de la ville.

Nous nous battions sur un terrain de chicane; dans des vignes, des jardins et des maisons de campagne qui tenaient â la ville; nos soldats, quoiqu'ils ne se battissent pas bien,

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car ils étaient déjà démoralisés, tinrent assez longtemps dans cette position pour que tous les Français, excepté les malades et les blessés qui ne pouvaient marcher, eussent le temps de sortir d'Oporto; on y perdit quelques pièces d'artillerie et quelques bagages; nous nous repliâmes ensuite lentement sur Baltar, sans être suivis par les Anglais, qui ne se crurent pas assez forts sur la rive droite du Douro pour nous suivre et nous attaquer; ils s'occupèrent, le reste de cette journée et le lendemain, à faire passer le fleuve à leur armée.

Nous ne pouvions encore concevoir comment cette infanterie anglaise avait pu passer la rivière en si grand nombre et si secrètement; mais les Portugais nous haïssaient tant qu'ils auraient volontiers fait à l'armée anglaise, pour lui faciliter l'arrivée dans Oporto, un pont de leurs corps comme celui qu'ils avaient fait pour se sauver de nous , lorsque nous nous étions emparés de cette ville; dans cette disposition d'esprit, ils s'ingénièrent de toutes les manières pour fournir des bateaux aux Anglais; ils en avaient fait descendre de Lamego, et ils parvinrent à soustraire quelques-uns de ceux que nous gardions si négligemment sur la rive droite, et auxquels on aurait dû mettre le feu; le point de passage avait été choisi fort habilement, dans un endroit où le fleuve était très encaissé, avait moins de largeur, offrait aussi moins de prise à la vue, et où les Anglais , en débarquant, pouvaient tirer un grand parti des maisons, des jardins et des vignes pour se retrancher, et donner ainsi le temps au reste de leur armée de passer le fleuve.

C'en était fait de nous, et nous étions surpris et écrasés dans Oporto, si le général Foy, qui se promenait avec son aide de camp, ne s'était pas arrêté sur une éminence d'où l'on découvrait le cours de la rivière. Il s'aperçutbientôt du mouvement des bateaux qui transportaient les Anglais d'une rive à l'autre. Il reconnut facilement l'infanterie anglaise et il en donna avis au maréchal comme je l'ai dit plus haut; cet événement fut fâcheux, mais il aurait pu l'être bien davantage sans la présence d'esprit et la bonne contenance du général Foy, qui était d'ailleurs un homme de moyens et d'une grande bravoure.

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