‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 58 sur 218 · MALADIE DU MARÉCHAL · texte numérisé non relu

MALADIE DU MARÉCHAL

Si les troupes chargées de surveiller le bord de la rivière avaient fait leur service, cela ne serait sans doute pas arrivé, mais chacun négligeait son devoir depuis que le général en chef en avait le premier donné l'exemple, et c'est comme cela dans tous les états de la vie; les inférieurs se règlent toujours sur le mouvement qui leur vient d'en haut.

Nous arrivâmes à Baltar à la nuit tombante : les troupes y prirent position; nous y rejoignîmes l'infanterie partie d'Oporto avant l'attaque, et alors nous nous trouvions trop forts pour craindre que les Anglais vinssent nous chercher dans la nuit.

En approchant de Baltar, le maréchal fit une chute de cheval; cet accident, joint à la fatigue d'esprit et de corps qu'il avait éprouvée depuis plusieurs jours, le rendit vraiment malade; il se coucha en arrivant; il avait une forte fièvre; toute la nuit, des aides de camp envoyés par les généraux qui commandaient nos avant-gardes sur les différentes routes par lesquelles nous aurions pu nous retirer, apportèrent des renseignements d'après lesquels il n'était plus permis de douter que nous ne fussions cernés; je m'attendis alors aux événements les plus désastreux, surtout d'après l'abattement qu'avait montré le maréchal dans toute cette soirée.

J'entrai dans sa chambre avant le jour, et je fus surpris de son calme; il paraissait réfléchir, mais sans inquiétude ni agitation; il avait fait appeler les différents généraux qui commandaient sous lui, et consultait sa carte avec une grande attention; il adressait par moments des questions à une espèce de contrebandier que le générai Randon-Dulaulois (i) lui avait amené, et qui paraissait avoir une connaissance parfaite du pays; tout le monde, debout, inquiet, et dans le plus grand silence, attendait avec anxiété ce qu'il allait ordonner; quant à moi, je ne doutais pas qu'il n'eût pris un parti décisif, et je

<1) Randoii'Dulauloii (Gbarles-FraDçois), né h. Laon (Aisne) le 9 décembre 1764, t 30 juin 1832, élève d'artillerie 1" août 1780, adjudant général l** février 1793; destitué comme ci-devant noble 8 messidor an II; colonel 10 fructidor an II, général de brigade 20 frimaire an III, général de division 9 fructidor an XI, colonel commandant l'artillerie de la garde 29 mars 1813, retraité le 18 octobre 1815.

recommençai à espérer, car j'avais conservé une grande confiance en lui.

Il avait appris par les généraux Loison et Delaborde qu'une armée anglo-portugaise lui fermait les routes d'Amaranthe à Zamora; on ne pouvait tenter de passer sur le corps de cette armée; c'est un pays où on n'enlève pas facilement des positions presque inabordables, surtout avec des troupes découragées; c'était cependant la seule route dans notre retraite qui fût praticable pour les voitures, car il était trop tard pour se rejeter sur Braga. Il ordonna aussitôt qu'on fît sauter toute l'artillerie, et qu'on mît le feu aux voitures de bagages, en commençant par les siennes; il mit ensuite l'armée en marche sur Guimaraes, où elle se réunit tout entière le 14, et de là, il se dirigea par des sentiers, ou de mauvais chemins de mules, directement sur Orense; l'armée était guidée dans sa marche à travers ces sentiers par le contrebandier dont j'ai parlé ci-dessus.

Cette retraite fut très pénible; mais une fois notre artillerie et nos voitures d'équipages détruites, notre colonne marchait assez facilement dans ces défilés, tandis que l'armée anglaise, embarrassée de tout son matériel et ignorant précisément la direction que nous avions prise, ne pouvait pas nous joindre; nous n'en avions cependant pas moins à vaincre des obstacles qui auraient pu paraître insurmontables à des gens moins déterminés; la pluie, qui tombait par torrents (pendant dix jours de suite), avait rendu les moindres ruisseaux difficiles à passer; nous ne trouvions aucune ressource en vivres sur notre route; les paysans abandonnaient, à notre approche, leurs chétifs villages, en emmenant avec eux leurs bestiaux et leurs farines, tandis que des partis ennemis parcouraient le pays pour le faire soulever contre nous, coupaient les ponts, détruisaient les passages pour retarder notre marche, et nous harcelaient sans cesse (1); mais le maréchal Soult avait

(i) Affaire du poDt de Salamonde, dit « Puento Nuovo », sur le Cavado: dans la nuit du 15 au 16, le major Dulong, à la tête d'une centaine d'hommes, surprend un régiment portugais qui» après avoir presque entièrement détruit ce pont, était posté là pour nous empêcher de le rétablir; Dulong et ses hommes, pour aller à l'ennemi, sont forcés de traverser

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