OFFICIER
' traire dans les commencements, et il ne me tourmenta plus.
Mon exactitude, je dirai même mon empressement à remplir des devoirs désagréables et quelquefois dégoûtants; de l'intelligence, la fermeté et la résolution que je montrai dans quelques affaires particulières que je recherchai (car je pensais qu'on ne pouvait pas être bon soldat sans avoir des duels et sans fumer dix pipes par jour, deux choses qui me répugnaient cependant beaucoup); une assez grande solidité dans les débauches journalières que je faisais avec mes camarades, firent juger que j'étais destiné à être un bon soldat; toutes ces bonnes ou mauvaises qualités, jointes à quelques mots dits en ma faveur par des personnes en place, me firent obtenir le grade de brigadier (le 15 janvier 1802), les mêmes fautes me menèrent successivement, en dix-huit mois de temps, à celui de maréchal des logis (le 2 avril 1802); et enfin à une sous-lieutenance; j'obtins ce dernier grade le 17 février 1803, pour servir dans le 6* régiment de dragons, qui était alors en garnison à Savigliano, en Piémont.
Ce pays venait d'être réuni à la France, ce qui déplaisait à tous ceux qui s'y trouvaient : aux Piémontais, parce qu'ils tenaient à leurs anciens rois, et qu'à leurs propres yeux, ils s'estimaient plus comme nation que comme faisant partie d'une nation qui les avait conquis par la force des armes; €t aux Français, parce qu'étant désormais tenus à traiter les Piémontais comme des compatriotes, il fallait renoncer aux avantages et aux douceurs dont jouissent les vainqueurs en pays conquis. J'y restai sept mois en garnison dans différentes villes (Fossano, Savigliano et Saluées) et menant partout une vie insipide, mais qui convenait assez à un militaire de vingt-deux ans, auquel il ne fallait, pour se plaire dans une garnison, que des manœuvres, un bon traiteur, un café, un billard, et quelque chose de pire, qui se trouve partout.
A la fin de cette année, la guerre éclata avec l'Angleterre; le premier Consul, Napoléon Bonaparte, réunit sur les côtes de la Manche, et notamment à Boulogne, une armée formidable; le général Soult, alors lieutenant général, reçut le
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commandement du camp de Boulogne; il était colonel général de la garde des consuls; j'obtins le 15 mars 1804 d'être placé auprès de lui comme oflûcier d'ordonnance, et je quittai avec plaisir ce 6« régiment de dragons, dont je continuais cependant encore à faire partie, pour me rendre à cette nouvelle destination.
Je changeai un peu alors ma manière de vivre; je me trouvais attaché de très près à un général eommandant en chef un corps d'élite, et certainement bien capable de le com* mander; je résolus de travailler sans relâche à gagner son estime et, partant, son affection, car alors chez lui, l'une était inséparable de l'autre.
Je ne crois pas qu'il y eut dans aucun temps, ni chez aucun peuple, une aussi excellente école militaire que le camp formé à Boulogne à cette époque; le général qui le commandait, les généraux sous ses ordres, et les troupes qui le composaient étaient choisis parmi l'élite de l'armée française, et le plus grand général qui ait jamais paru. Napoléon Bonaparte, venait fréquemment lui-même inspecter ces vieilles bandes et les jeunes guerriers qui se formaient sur ces excellents modèles.
Ces grands capitaines, vus de près, me remplirent d'ardeur et d'émulation; je voulais arriver à leur hauteur, et je résolus, pour la première fois depuis que j'étais au service, de sacrifier mes plaisirs à mes devoirs; je continuai à vivre en jeune homme, mais je travaillai ardemment à acquérir l'instruction et les connaissances nécessaires à un militaire qui veut devenir bon ofBcier; le général Soult m'admit dans son cabinet, où il me faisait travailler plusieurs heures par jour, et même par nuit, et mes idées, sous le rapport militaire, s'agrandirent promptement : je me pénétrai en même temps d'une profonde estime pour cet excellent général qui négligeait, quoique très jeune (trente-cinq ans), ses plaisirs et son repos, pour se livrer tout entier aux détails les plus minutieux de son armée. Pendant le jour, il inspectait les troupes ou visitait les travaux immenses des camps et des ports sur la côte de Boulogne . et il passait une grande partie des nuits
dans son cabinet à travailler sur l'administration, la tenue et la discipline de cette armée; trois fois par semaine pendant l'été, il faisait manœuvrer les troupes plus de douze heures de suite, et l'on peut dire, sans être accusé de prévention, que le camp de Boulogne en 1803, 1804 et 1805, a formé plus de bons officiers qu'aucune école militaire n'en formera jamais.
Mon assiduité au travail, et quelques moyens militaires que mon général remarqua en moi, me valurent la commission d'aide de camp pour servir auprès de lui, mais sa bonne volonté manqua de me devenir inutile, et une affaire désagréable, qui m'arriva à cette époque, me fit penser à quitter le service.
Le premier Consul, sous prétexte de donner une fortune •plus stable au gouvernement de la France, convoqua les assemblées du peuple et de l'armée qui, d'une commune voix et d'un consentement presque unanime, lui déférèrent la couronne impériale; dans le même temps il institua l'ordre de la Légion d'honneur (loi du 29 floréal an X-19 mai 1802) et vint au camp de Boulogne en distribuer lui-même les décorations aux militaires de l'armée qui en avaient été jugés dignes (le 26 thermidor an XII-14 août 1804).
J'étais le seul des aides de camp du général Soult (1), nommé à cette époque maréchal d'Empire, qui ne fût pas désigné pour recevoir ta décoration de la Légion d'honneur, et dans le fait, il n'y avait pas d'injustice à cela; je n'avais que trois ans de service, et n'ayant fait la guerre que sur la côte, depuis que j'étais à Boulogne, à quel titre pouvais-je prétendre à une faveur réservée à ceux qui s'étaient distingués vis-à-vis de
(1) État-major du camp de Saint-Omer k la date du 1*' frimaire an XIII (22 novembre 1804):
Commandant en chef général Soult, colonel Franceschi.
Chef de bataillon Delachaux, capitaine Hulot, lieutenant Lameth» lieuteoant Lefebvre, sous-lieutenant Saint-Chamans, aides de camp.
Chef d'état-iÀajor : général de division Andréossy, colonel Valmabelle, lieutenant Bagne, lieutenant Rosilly, aides de camp.
Adjudants commandants : Lemarois sous-ehef d'état-major, Gauthier.
Ac^oints : Salley, Laurain, Laforest.
Acyoints disponibles : Qaoabaud, Dormilly, Lafortelle.
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l'ennemi, ou qui avaient rendu de grands services à TÉtat? Mais l'amour-propre, qui ne raisonne jamais, me persuada que l'on avait commis une atroce injustice à mon égard en ne m' accordant pas cette décoration ; je fis quelques réclamations qui furent traitées comme elles le méritaient, et cela ne m'ouvrit pas les yeux sur le ridicule de mes prétentions; le jour même de la distribution des aigles de la Légion, j'en parlai à Eugène de Beauharnais qui, ne voulant pas me refuser ouvertement, me dit que je m'y prenais trop tard, et que si je m'étais adressé à lui quelques jours plus tôt, il aurait pu arranger cette affaire à ma satisfaction. Cette réponse acheva de me tourner la tète; on commençait à distribuer les décorations, l'Empereur était sur un trône, entouré de son étatmajor et des maréchaux d'Empire; le maréchal Berthier introduisait les élus près de Napoléon, qui leur remettait la récompense accordée, et M. de Beauharnais se tenait au bas de l'escalier du trône.
Le moment était précieux; mon sang bouillait dans mes veines et ma tête était dans le plus grand état d'effervescence; je m'adressai encore à M. de Beauharnais, qui, importuné sans doute de mes instances, me répondit que si le maréchal Soult y consentait, il se chargeait de me faire donner la décoration de légionnaire; je courus faire part de cette réponse au maréchal, qui me dit qu'il y consentait avec plaisir; je revins donc promptement près de M. de Beauharnais lui porter cette réponse. Il me présenta sur-le-champ au maréchal Berthier en lui expliquant que j'avais été oublié par erreur, puisque de tous les aides de camp titulaires du maréchal Soult, j'étais le seul qui n'eût pas reçu sa lettre de nomination; le maréchal Berthier n'en demanda pas davantage; il me présenta à l'Empereur, qui me remit la décoration de légionnaire, et je me retirai dans l'ivresse de la joie.
Cette ivrese dura quelques jours, quoique je sentisse bien qu'il y avait quelque irrégularité dans la manière dont cette 'affaire s'était arrangée; je fis part de mes inquiétudes à M. de Beauharnais, qui me répondit d'être tranquille, et qu'il me