‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 7 sur 218 · CAMP DE BOULOGNE · texte numérisé non relu

CAMP DE BOULOGNE

ferait bientôt envoyer ma lettre de nomination par le grand chancelier de la Légion, M. de Lacépède; mais l'orage éclata avant que je l'eusse reçue; l'Empereur fut instruit de la manière dont j'avais obtenu la décoration : il ordonna au maréchal Soult de me la redemander, ce qui fut exécuté aussitôt, et je dus la lui rendre, malgré mes réclamations et le chagrin furieux que je témoignais.

J'en conçus un violent dépit et je donnai aussitôt ma démission, me regardant, après une aventure aussi mortifiante, comme indigne de porter l'épaulette.

J'ai déjà dit que le maréchal Soult m'avait pris en amitié; j'en eus la preuve en cette circonstance. Il commença par sup« primer la lettre que je lui avais adressée pour le prier de faire agréer ma démission au ministre de la guerre; il traita toute cette affaire de malentendu et d'étourderie de jeune homme; il alla même jusqu'à parler fortement en ma faveur à l'Empereur.

Il me fit ensuite venir chez lui et me dit c qu'il ne voulait point accepter ma démission, qu'il m'empêcherait de courir à ma perte, que j'étais un officier^ d'honneur sur lequel il comptait beaucoup, qu'il me réservait un espace immense de gloire à parcourir, et qu'il me donnerait bientôt l'occasion d'en acquérir »; ce furent ses propres paroles.

Toutes ces belles phrases ne m'éblouirent pas; j'avais la tête trop montée au sens contraire; je répondis très résolument au maréchal que je ne lui demandais autre chose que de me renvoyer chez moi en attendant que ma démission fût acceptée, parce que j'étais déterminé à ne plus servir, et qu'il n'y avait ni promesses, ni menaces, ni châtiment qui pussent me forcer à continuer mon service auprès de lui.

Il se fâcha à ces derniers mots, et me dit qu'il trouverait bien les moyens de me faire faire mon métier; mais il ne m'intimida pas, et je lui répondis, entre autres impertinences (on peut bien reconnaître, à soixante-quatre ans, qu'à vingt-deux ans bien souvent on n'a pas le sens commun) que, s'il me faisait mettre à cheval d'un côté par quatre grenadiers, je m'en laisserais tomber de l'autre.

A ces belles paroles, il m'envoya aux arrêts dans ma chambre; mais je sortis de chez lui fort content de la résolution que je lui avais montrée, et je restai huit jours chez moi; j'eus quelquefois pendant ces huit jours la pensée de me brûler la cervelle, car j'avais la tête dans le plus grand état d'exaltation, mais je finis toujours par penser que ce serait une sottise, et je ne me suis jamais repenti de ne l'avoir pas faite; enfin, au bout de ce temps, Franceschi (1), son premier aide de camp, m'apporta, par écrit, l'ordre du maréchal de me rendre au Havre, une lettre très flatteuse aussi de lui (2), contenant ses instructions particulières, et une lettre de recommandation pour M. Forfait (3), conseiller d'État et préfet maritime au Havre.

(1) Franeesehi'Dêlonne (Jean-Baptiste), né à Lyon le 4 septembre 1767, sous-lieutenant aux Tolontaires de Paris le 11 septembre 1792, aide de camp du général Soult, colonel du S* régiment de hussards le 12 pluviôse an VIII, aide de camp du roi Joseph le 7 mors 1807, général de brigade le 3 nivôse an XIV, baron de TEmpire le 3 juin 1310 ; prisonnier des Espa* gnols, il meurt k Carthogène le 23 octobre 1810.

(2) CSette lettre est ainsi conçue :

« Monsieur Saint-Cbamons, je vous remets Tordre que je vous donne « pour vous rendre au Havre, & Teffet d'y être embarqué sur Tun des « bâtiments de la flottille qui sont destinés à venir & Boulogne ; j'écris « a ce sujet à M. le conseiller d'Etat Forfait, préfet maritime, et en lui « faisant connaître l'intérêt que je prends à ce qui vous concerne, je le « prie d'avoir pour vous tous les soins et les égards quo vous pourriez « réclamer.

« Vous vous embarquerez sur un bâtiment faisant partie du premier «r convoi qui doit se rendre k Boulogoe; rendu k Boulogne, vous en repar- « tirez pour retourner au Havre et prendre le second convoi, et de même « pour les autres jusqu'au dernier.

« Cette mission honorable doit vous flatter; elle vous mettra à mémo de « vous distinguer en acquérant de nouvelles connaissances ; je suis per- « suadé que vous justifierez la confiance qui vous la fait obtenir, et que « votre conduite me fournira l'occasion de faire à Sa Majesté un rapport « qui vous soit favorable; vous n'oublierez pas surtout que je prends un « vif intérêt à ce qui vous concerne.

« Vous m'écrirez exactement tous les courriers pour me faire connaître « l'état des mouvements du port du Havre, l'organisation des divisions « qui sont destinées & se rendre & Boulogne, l'époque présumée de leur « départ, les troupes qui doivent y être embarquées et le nombre de bàti- « ments ennemis qui croisent devant la rade, etc., etc.

« Signé : Soctlt. »

(3) Forfait (Pierre- Alexandre-Laurent), né à Rouen en 1752, f * novembre 1807. En 1772, élève sous-ingénieur dons le génie maritime ; dé-

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