‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 62 sur 218 · MISSION PÉRILLEUSE · texte numérisé non relu

MISSION PÉRILLEUSE

anglaise, espagnole et portugaise, avait senti la nécessité de donner on grand commandement au maréchal Soult. En conséquence, il l'avait nommé général en chef de trois corps d'armée : celui de Ney, qui était alors à Astorga, celui de Mortier, qui était à Valladolid, et celui qu'il venait de ramener de Portugal, qui était à Zamora et à Toro. L'Empereur lui prescrivait de s'opposer avec ces forces à tout ce que les Anglais, réunis aux Espagnols, tenteraient en Espagne, et surtout à l'évacuation de Madrid. Il joignait à ces dépèches des lettres pour les maréchaux Ney et Mortier, par lesquelles il les instruisait de ses intentions et leur prescrivait d'obéir au maréchal Soult

C'était la communication de ces différents ordres que je portais au maréchal Ney; si j'en avais été instruit avant mon départ, j'aurais été encore bien plus contrarié de cette course, car j'aurais pu prévoir que je serais fort mal reçu à Astorga.

Je m'arrêtai chez le général Delaborde, cantonné dans un ^and village entre Zamora et Benavente; il était dans son lit, et en me voyant entrer dans sa chambre, il s'imagina que je lui apportais un ordre de mouvement, et il s'écria d'une voix dolente « qu'il ne pouvait plus remuer, qu'il était rongé de douleurs de goutte, qu'il serait forcé de quitter l'armée et de se faire transporter à Valladolid et de là en France >, et cent autres lamentations pareilles sur sa santé.

Je reconnus là les discours que tenaient tous nos généraux en revenant de Portugal; aucun d'eux ne se souciait plus de faire une guerre où l'on courait de si tristes chances, et ils désiraient tous rentrer en France pour y jouir tranquillement de leurs dignités et de leurs richesses; mais l'Empereur ne l'entendait pas ainsi; il consentait bien à leur donner des titres, des décorations, des rentes, et même de jolies femmes avec lesquelles il ^s mariait, mais c'était à condition qu'ils mourraient sous lé harnais en traînant son char de triomphe, et ces pauvres malheureux ressemblaient à ces joueurs timides qui, s'étant mis en jeu avec un écu, cherchent tous les prétextes pour quitter la partie quand ils ont gagné une somme considérable, mais qui, ne pouvant y parvenir,

finissent par perdre leur gain et le peu qu'ils ont risqué. Les généraux français (pour la plupart) jouissaient de nouveaux titres qui ne leur donnaient pas dans l'armée plus de considération qu'ils n'en auraient eu sans cela, d'une décoration déjà discréditée parce qu'on avait abusé de l'institution, de rentes et de riches dotations avec lesquelles ils étaient exposés tous les jours à mourir de faim, et d'une jolie femme qu'ils ne voyaient jamais. Mieux aurait-il valu pour leur bonheur rester dans leur village, roturiers, pauvres et mariés à quelque bonne ménagère.

J'en reviens au général Delaborde : j'avais posé sur son lit les dépêches que j'avais pour lui, et après l'avoir laissé faire toutes ses doléances, je le priai de vouloir bien les ouvrir, car je voulais repartir promptement et j'ignorais si, dans ses lettres, il n'y avait rien qui eût rapport à mon voyage; il commença alors, d'un air renfrogné, à lire ce que je lui apportais; mais je vis bientôt son visage se dérider, et ce cacochyme qui, un moment avant, n'aurait pas pu mettre un pied devant Pautre et traînait ses paroles comme un agonisant, s'élança vivement hors de son lit et, courant à la porte de sa chambre, d'une voix forte et triomphante appela son aide de camp.

€ Bardinet (1), Bardinet, lui criait-il, venez me faire compliment : l'Empereur m'a nommé comte; venez, venez vite; il faut faire un ordre du jour pour la division. >

Bardinet se fit attendre : il dormait de son côté; il arriva enfin : c'était un bon gros garçon d'aide de camp qui ne s'émouvait pas facilement; il prit la chose assez tranquillement, et se contenta de demander au général si la dotation attachée au titre de comte était forte: <OhI sans doute, répondit celui-ci; au moins 30,000 francs de rentes. — Mme la comtesse va être bien contente, dit Bardinet en bâillant > ; et il se retira pour aller reprendre sa sieste.

(1) Bardinet (Pierre), né à Langon (Gironde) le 20 novembre 1771, i gent au 4* bataillon de la Gironde 25 septembre 1791 , sous-lieutenant dans la 58* demi-brigade le 7 vendémiaire an Y, chef de bataillon le 21 novembre 1812, retraité le 28 février 1827.

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