LE GÉNÉRAL DELABORDE
Le général continuait ses exclamations; je jugeai à propos de le laisser savourer sa joie, et je remontai aussitôt à cheval pour me rendre à Benavente; je côtoyais toujours TEsIa, et j'arrivai bientôt dans cette petite ville qui me parut fort misérable.
J'en repartis promptement pour Astorga, et je ne pus m'empêcber d'éprouver quelque appréhension en me trouvant seul, avec un postillon, dans les vastes plaines qui sont entre Benavente et Astorga; cependant mon voyage se termina sans mauvaise rencontre.
Je ne pus voir le maréchal Ney en arrivant, et je lui fis remettre mes dépèches par un de ses aides de camp; tout me parut sombre et contraint dans cet état-major, et je m'aperçus que l'on s'observait pour ne rien dire devant moi; je cherchais à m'éclairer à cet égard, et je ne trouvais personne pour me répondre, quand j'appris que le général Lamartinière (1) était malade à Astorga. Je le connaissais assez intimement; il avait servi sous les ordres du maréchal Soult, et je m'empressai d'aller le voir.
Il me reçut fort amicalement et me dit tout ce que je voulais savoir; il me dit que le maréchal Ney avait répandu le bruit dans tout son corps d'armée que le maréchal Soult s'était fait proclamer roi de Portugal à Oporto, et que, de plus, il avait, en dernier lieu, manœuvré de manière à faire écraser, en Galice, le corps du maréchal Ney, en manquant au plan de campagne que les deux maréchaux, en se séparant à Lugo, avaient concerté ensemble.
Cent autres contes plus ridicules que ceux-là avaient été faits dans le même but (celui de perdre le maréchal Soult). On avait composé des chansons sur le roi Nicolas (quoique son nom fût Jean). On avait fait courir ces cancans jusqu'à
(i) LamartinUre (Thomas Mignot, baron de), né k Machecoul (Loire- Inférieure) le 28 février 1768, f 6 septembre 1813, sous-lieutenant au 32* d'infanterie (Bassigny) le 15 septembre 1791, chef de brigade du 77* le i*' nivôse an IX, colonel du 50« d'infanterie le 17 vendémiaire an XII, général de brigade le 10 février 1807, baron de l'Empire le 19 mars 1808, dief d'état-major de l'armée de Portugal le 7 septembre 1811, général de division le 11 février 1813.
Madrid et jusqu'à Paris; enfin, on n'avait oublié aucun de ces moyens, si bien connus depuis notre Révolution, pour perdre un homme.
J'avoue que ces bassesses et ces petits moyens, mis en œuvre par une vile jalousie, me révoltèrent; j'ai toujours été un ami ardent de la vérité; je ne me suis jamais contraint à dire du bien de ceux dont je pensais du mal, quelque élevée que fût leur position, et il ne m'est non plus jamais venu dans l'idée de supposer ou de dénaturer des faits pour nuire à quelqu'un, pas même à mes ennemis (et qui n'en a pas?). C'est une adresse que je me félicite de ne pas avoir, malgré tous les succès *qu'ont eus de nos jours ceux qui en ont fait usage.
Je restai deux jours à Astorga, et au moment de mon départ, le maréchal Ney voulut bien me voir un instant; il était dans son lit, et il s'échauffa beaucoup à vouloir me persuader que le maréchal Soult lui avait manqué de parole dans le mouvement qu'ils devaient faire de concert pour la conservation de la Galice; je lui soutins le contraire, en lui détaillant les manœuvres du maréchal depuis Lugo jusqu'à Zamora; il me dit, un moment après, que l'exécution des ordres que je lui avais apportés était impossible, impraticable, qu'il n'y fallait pas penser (ces derniers mots avec beaucoup d'emportement). Je répondis, ce qui était vrai, que j'ignorais entièrement ce dont il me parlait, et nous nous séparâmes fort peu satisfaits l'un de l'autre. Il me remit des lettres pour le maréchal Soult.
Je retournai promptement à Zamora; je n'eus pas plus d'escorte qu'en venant, et mon voyage se passa aussi bien.
En arrivant chez le maréchal, je lui rendis mot pour mot mes conversations avec le maréchal Ney et le général Lamartinière; je ne lui fis même pas grâce de la chanson sur le roi Nicolas; il prit tout cela en riant, mais il me sembla que ce n'était pas de bon cœur.
J'ai su depuis que la lettre que je lui rapportais du maréchal Ney était virulente, et que ce dernier refusait de lui obéir.
De Zamora, nous vînmes nous établir à Toro; le maréchal
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ayant jugé ce point plus central, y porta son quartier général.
Nous n'y restâmes pas longtemps; l'armée anglaise, commandée par sir Arthur Weilesley, la môme qui nous avait renvoyés de Oporto, était sortie du Portugal et marchait sur Madrid par Plasencia.
Joseph Bonaparte, qui commandait en chef toute l'armée française en Espagne, mandait au maréchal Soult, en lui apprenant cette nouvelle, qu'il partait de Madrid pour aller combattre les Anglais, et il lui ordonnait de marcher aussi sur ce point avec les trois corps d'armée dont l'Empereur avait dernièrement confié le commandement au maréchal. Ce dernier résolut aussitôt de se porter sur les derrières du général anglais qui, sans songer à assurer sa ligne d'opération, s'était imprudemment engagé sur Madrid : en conséquence, les maréchaux Ney et Mortier reçurent Tordre de se diriger sur Plasencia, qui était indiqué comme le point de réunion des trois corps d'armée; le maréchal Soult s'y rendit aussitôt avec le corps qu'il commandait particulièrement, en passant par Salamanque, où nous nous arrêtâmes deux jours, afin de donner le temps aux deux autres corps de serrer sur nous.
Ces trois corps d'armée, formant environ 40,000 combattants d'excellentes troupes et presque tous vieux soldats, se réunirent à Plasencia, et c'est là que nous coupâmes la ligne d'opération du général anglais; il fut aisé de juger alors combien sa marche sur Madrid était imprudente, car nous nous trouvions à vingt lieues sur ses derrières, lui coupant la seule belle route de retraite qu'il eût, tandis que Joseph Bonaparte, à la tête d'une fort belle armée, à la vérité bien mal commandée, se trouvait en face de lui, à Talaveyra de la Reyna.
La précipitation avec laquelle Joseph Bonaparte, ou, pour mieux dire, le maréchal Jourdan, son major général, engagea la bataille (le 28 juillet), au heu d'attirer le général anglais sur Tolède ou sur Madrid, nous priva des grands résultats que devait avoir cette belle manœuvre du maréchal Soult; sir Arthur Weilesley, après avoir eu de l'avantage sur l'armée française qui lui était opposée de front, apprit tout à coup l'arrivée du maréchal Soult à Plasencia, où nous nous étions
soupirs qu'il poussait quelquefois dans ses moments de rôverie me donnaient beaucoup à penser sur ce sujet.
Le maréchal avait un secrétaire intime, nommé Yoidel, avec lequel j'étais étroitement lié; nous n'avions rien de caché l'un pour l'autre : je lui fis part de mes doutes, et il me confia qu'il avait lu la lettre de l'Empereur au maréchal, rapportée par l'aide de camp H. Brun; elle était foudroyante, et je trouve même que Napoléon ne dissimulait pas assez adroitement qu'il ne pardonnait au maréchal que parce qu'il avait besoin de lui.
Dans cette lettre, l'Empereur reprochait durement au maréchal Soult d'avoir cherché à se faire nommer roi de Portugal, et d'avoir ainsi trahi les intérêts de la France; d'avoir, par sa conduite à Oporto, démoralisé ses troupes, et d'être ainsi la cause de notre sortie honteuse de cette ville et de la perte de tout le matériel de l'armée; il disait que c son premier mouvement avait été de le traduire devant une haute cour impériale pour lui faire subir la peine qu'il avait si bien méritée; c cependant j'ai voulu, ajoutait-iU user de clémence envers vous, en mémoire des bons services que vous m'avez rendus, notamment à la bataille d'Austerlitz, et pour vous mettre à même, en m'en rendant de nouveaux, d'effacer votre faute, je vous ai nommé major général de mes armées en Espagne. >
Il lui ordonnait ensuite de se rendre à Madrid, auprès du roi Joseph, pour diriger ce dernier dans le commandement de l'armée, qui lui était dévolu; et il finissait sa lettre en disant qu'aussitôt qu'il aurait terminé la guerre en Allemagne, il irait lui-même planter ses aigles sur les tours de Lisbonne.
Je compris alors d'où provenaient tous les soupirs du maréchal; mais je ne doutais pas qu'il n'eût bientôt fait sa paix avec l'Empereur, car il était nécessaire, et il devait tous les jours le devenir davantage.
Nous arrivâmes à Madrid; le maréchal s'établit dans le palais du prince de la Paix; j'y avais aussi un appartement, mais je Toccupais rarement, et j'aimai mieux me loger un peu moins près de mon patron; je m'établis dans la maison d'un conseiller d'État du roi Joseph, nommé D. Bernardo Yriarte,