‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 64 sur 218 · SÉJOUR A MADRID · texte numérisé non relu

SÉJOUR A MADRID

avec lequel je me liai d'une amitié sincère; c'était un fort bon et brave homme, et d'une société douce et aimable.

Je m'amusais beaucoup à Madrid; j'y trouvais tous les plai* sirs des grandes villes, et il y avait longtemps que j'en étais sevré; les femmes, quoiqu'elles eussent de la haine et même, à les entendre, de l'exécration pour notre nation, traitaient fort bien les Français qui leur convenaient, et quand nous étions assez intimement avec elles pour les plaisanter à ce sujet, elles répondaient avec beaucoup d'aisance qu'elles haïssaient le gouvernement français et la nation en masse, mais qu'elles aimaient les individus, en particulier, quand elles en rencontraient d'aimables; la cour du roi Joseph n'était pas plus ennuyeuse qu'une autre; il y avait à Madrid un assez bon opéra italien et des ballets passables; j'aurais volontiers passé l'hiver de cette manière, mais les événements militaires ne nous le permirent pas.

L'armée espagnole, qui avait peu souffert à Talaveyra et à Almonacid, s'était retirée dans la Manche et derrière la Sierra Morena : le général Arizaga, qui la commandait, homme rempli de présomption et d'ignorance, se mit en tète de nous chasser de Madrid sans le concours de l'armée anglaise, qui ne s'était pas encore remise en état de faire campagne depuis la bataille de Talaveyra et sa retraite précipitée.

Arizaga s'avança donc vers Madrid; les corps du maréchal Mortier et du général Sébastiani se réunirent, en avant d'Aranjaez, à la réserve partie de Madrid sous les ordres de Joseph Bonaparte et du maréchal Soult; le corps du maréchal Victor manœuvrait sur le flanc droit de l'ennemi.

La bataille s'engagea près du village d'Ocana, le2 novembre; au conmiencement de l'action, les Espagnols montrèrent assez de résolution, et pendant plus de deux heures la bataille fut meurtrière et indécise; mais une division d'infanterie commandée par le général Girard (i) (tué, depuis, dans la campagne

(i) Girard (Jean-Baptiste, baron), né & Aaps (Var) le 21 février 1775» volontaire dans le bataillon du district de Baijols en 1792, quartier-maltretrésorier au 3* bataillon révolutionnaire de Marathon, sous-lieutenant le 26 ventôse an IV, ailjudant général le t5 brumaire an VIII, chef d'étatmajor de Murât en IS05-1806, général de brigade le 18 novembre 1806,

de Waterloo) ayant chargé à la baïonnette le centre de l'armée espagnole, l'enfonça et le mit dans une déroute complète; notre cavalerie, qui était bonne et nombreuse, chargea aussitôt avec la plus grande impétuosité, et, dans un instant, toute Tarmée ennemie fut à la débandade; on tua beaucoup de monde, et nous fîmes en outre 25,000 prisonniers.

Le maréchal Soult me détacha avec la cavalerie de l'avantgarde, qui était aux ordres du général Sebastiani; nous allftmes le même soir jusqu'à la Guardia, village situé à quatre lieues du champ de bataille, ramassant toujours des prisonniers, de l'artillerie et des bagages. Nos cavaliers avaient pris une si grande quantité de chevaux et de mules, qu'ils en donnaient deux ou trois pour un louis d'or; j'en achetai plusieurs, surtout des mules, que je revendis fort bien à Madrid quelques jours après.

Notre cavalerie eut ordre de poursuivre les tristes débris de cette armée jusqu'au pied de la Sierra Horena; quelques corps d'infanterie s'établirent dans la Manche, et, dès le lendemain de la bataille, Joseph Bonaparte et le maréchal Soult retournèrent à Madrid ; les trophées de la victoire y arrivèrent le surlendemain, et notamment les 25,000 prisonniers.

On les logea dans de grandes casernes ou couvents abandonnés où leurs parents, leurs amis et les âmes charitables allaient leur porter des secours en tout genre. C'était un spectacle assez singulier que celui de 25,000 prisonniers espagnols gardés, dans la capitale de l'Espagne, par un petit nombre de troupes françaises; mais ce dernier coup de massue avait tellement abasourdi ce pauvre peuple qu'il n'était pas à craindre dans ce moment-là.

Les actions du roi Joseph étaient, par ce même coup, bien remontées, et sa cour française et espagnole se livra à la joie que cet événement lui inspirait : nous avions souvent des bals et des concerts, soit chez le Roi, soit chez ses ministres ou autres personnes tenant au gouvernement; tous ces gens-là regardaient alors Joseph Bonaparte comme solidement établi

géoéral de division le 20 septembre 1809; tué & l'ennemi, à Fleuras, le 16 juin 1815.

BATAILLE D'OGÂNA. 165

en Espagne, et ils exploitaient en idée les richesses de ce beau pays et surtout les mines du Pérou.

L'hiver se passait donc gaiement; mais nous ne restâmes pas longtemps dans cette bonne ville de Madrid, et au mois de janvier 1810, le maréchal Soult, voulant profiter de la belle victoire d'Ocana. détermina Joseph Bonaparte à s'arracher aux délices de la capitale pour marcher vers l'Andalousie, dont la conquête paraissait facile.

Je reçus à cette époque la décoration d'officier de la Légion d'honneur, à l'occasion de la bataille d'Ocana (22 décembre 1809).

L'armée destioée à faire la conquête de l'Andalousie était composée des corps des maréchaux Mortier et Victor et de celui du général Sebastiani, plus une réserve de quatre régiments d'infanterie qui étaient toujours restés à Madrid sous les ordres du général Dessolle (i).

Nous pensions que les restes de l'armée espagnole battue à Ocana nous opposeraient encore quelque résistance dans les défilés de la Sierra Morena; c'était une erreur ; toute leur défense se borna à placer quelques bataillons derrière de mauvais retranchements qui coupaient la route; ces troupes, battues avant de combattre, lâchèrent pied aussitôt qu'elles furent attaquées, et le passage de la Sierra Morena ne fut pour l'armée française qu'un jour de marche ordinaire; le soir, elle bivouaquait presque toute aux environs de la Caroline, où le quartier général étjait établi.

Nous traversâmes le lendemain ces champs de Baylen qui avaient été si fatals à la gloire de nos armées et du général Dupont (2) en particulier.

(1) DêtiolU (Jean-Joseph-Paul-AugosUn), né à Auch le 3 juUlet 1767, f novembre 1828, capitaine à la légion des Montagnes à l'armée des Pyrénées; destitué comme ci-devant noble; général de brigade le 12 prairial an Y, général de division et chef d'état-major de l'année de Moreaa en Italie, chef d'état-major de Lannes au camp de Boulogne, gouverneur de Gordoue en 1810, commandant des gardes nationales de la Seine le 2 avril 1814; accompagna le Roi & Béthune au mois de mars 1815; ministre des affaires étrangères et président du conseil le 28 décembre 1818.

(2) Dupont (Pierre, comte), né à Ghabanais (Gharente) le 14 juillet 1765, f 9 mars 1840, sert en Hollande, dans la légion firançaise conmiandée par

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