SITUATION CRITIQUE
croyais pas si redoutable sur ma mule, et tous ces petits incidents me donnèrent une grande confiance dans la tranquillité du pays ; mais j'étais réservé à une rude épreuve à Yalenzuela.
En y arrivant, je trouvai tous les paysans rassemblés sur la place; ils me regardèrent avec mécontentement, et je les entendais murmurer contre les Français, ce qui ne paraissait pas de bon augure; je me hâtai de m' accrocher à l'alcade, à qui je fis part de mes nouvelles en lui demandant de me procurer les moyens de continuer promptement ma route; j'étais fort pressé, mais il me répondit avec assez de franchise et un air fort ouvert que le moment n'était pas favorable pour moi; qu'une brigade de nos^ dragons, qui avait couché l'avant- veille dans ce village, y avait commis toutes sortes d'excès, et que le rassemblement du peuple que je voyais là était pour assister à l'enterrement d'une jeune fille, morte à la suite des violences qu'elle avait éprouvées; la plupart des femmes du village, ajouta-t-il, ont été traitées de même; cellelà seule en était morte.
Pendant ce colloque, les paysans nous entouraient de fort près, et leurs dispositions ne me paraissaient pas en ma faveur, je tâchai d'entrer en conversation amicale avec eux, et m' adressant à l'un de ceux qui causaient avec l'alcade et qui me paraissait moins échauffé que les autres, je feignis d'avoir grand soif, et tirant une pièce d'or de ma poche, je la lui donnai en le priant de m' aller chercher du vin, ce qu'il fit avec assez d'empressement; il me rapporta bientôt un pot d'assez bon vin dont je bus un verre en le priant de boire le reste à ma santé; il voulut me rendre la monnaie, je refusai de la recevoir; il ne voulait pas la garder, et je finis par le prier de la porter à M. le curé pour qu'elle fût donnée aux pauvres.
Cependant d'autres paysans s'étaient mis à causer avec le guide qui m'avait amené de Caîiete, et que j'avais grassement payé; cet aparté me fut sans doute avantageux, et ils commencèrent à s'entretenir avec moi d'une manière assez cordiale. Us me disaient que la guerre ne devait pas autoriser
des excès pareils à ceux que nos troupes avaient commis chez eux, et que les Français se faisaient bien du tort par cette conduite; je me trouyai entièrement de leur avis, et jugeant le moment favorable, je pressai de nouveau l'alcade de me fournir des chevaux et un guide; il s'y prêta alors d'assez bonne grâce, et un quart d'heure après, je vis arriver deux mauvaises mules sur l'une desquelles était, pour me servir de guide, le paysan qui m'avait été chercher du vin; je me sentais une grande répugnance à remonter sur ces incommodes bétes, et je témoignai à l'alcade que j'aimerais mieux avoir des chevaux; mais un paysan m'ayant répondu assez brutalement que les Français les avaient tous volés, je ne jugeai pas à propos d'insister davantage, et je me mis promptement en route, m'estimant encore fort heureux d'en sortir de cette manière.
J'arrivai de nuit, et par un mauvais temps, à Alcaudete; c'était là que je rejoignais la route que le corps d'armée du général Sébastian! avait suivie pour se rendre de Jaen à Grenade; j'avais donc fait en moins de quinze heures le chemin que je n'aurais pas parcouru en quatre jours si j'avais pris par Andujar et Jaen avec des escortes d'infanterie.
J'espérais trouver là une partie des troupes' de ce corps et passer une nuit tranquille, dont j'avais vraiment grand besoin, car depuis quarante heures j'étais à cheval; je n'en pouvais plus, et en mettant pied à terre chez le corrégidor, je me promis bien d'y coucher, quoique je me fusse déjà aperçu qu'il n'y avait pas de Français dans* la ville; c'était sans doute une imprudence, mais la lassitude ne me permettait plus de remuer, et je me disais qu'il valait autant être égorgé dans mon lit que de mourir de fatigue sur la grand'route, où d'ailleurs je courrais au moins autant de risques.
Le corrégidor m'engageait à partir; c'était un. honnête homme, et il me donnait à entendre que l'indiscipline des troupes françaises et les excès qu'elles avaient commis ayant exaspéré le peuple, je n'étais pas en sûreté dans sa ville; il m'apprit que je n'avais plus que quatre lieues à faire pour joindre la cavalerie française, qui était à Alcala la Real; il