MOMENTS DIFFICILES
m'offrit une bonne mule et un guide bien monté pour m'y conduire sur-le-champ; toutes ses instances furent inutiles; je m'endormais sur ma chaise en l'écoutant, et je n'avais de forces que pour lui demander à manger et un lit.
n me conduisit enfin dans une grande chambre à deux lits; son père en occupait un et dormait déjà; je m'emparai de l'autre; on m'apporta au même instant une soupe passable et de bon vin; je mangeai et bus avec avidité, et une minute après, je dormais profondément.
Il me laissa dormir quelques heures, et au milieu de la nuit, il vint me réveiller pour me faire partir; j'étais déjà à moitié reposé; deux bonnes mules m'attendaient à sa porte, l'une pour moi, l'autre pour mon guide, et je me mis aussitôt en route, non sans faire à ce brave homme de vifs remerciements de ses bons procédés et de sa confortable hospitalité; je ne l'ai plus revu depuis, et je regrette de ne pas savoir son nom.
J'arrivai devant Alcala la Real un peu avant le jour ; il tombait de la pluie mêlée de grésil, et l'on ne pouvait distinguer que confusément les objets ; il me semblait que je voyais au milieu de la route, à cinquante ou soixante pas de moi, une grosse masse blanche qui remuait; je ne me trompais pas : c'était un dragon français monté sur un cheval blanc et enveloppé dans son manteau; son f qui- vive >, fortement prononcé, me fit un bien que je ne puis dire; je me retrouvais donc avec des Français, après avoir craint tant de fois, depuis la veille, de ne plus les revoir.
Je me hâtai de me faire reconnaître, et je me rendis sur-lechamp chez le commandant de la place; c'était un chef d'escadrons du 21* régiment de dragons, et ce régiment était là en entier; il m'apprit que le général Sebastiani devait partir ce jour-là même de Grenade pour rejoindre son avant-garde, qui était déjà fort en avant sur la route de Malaga.
Je n'avais plus que douze lieues jusqu'à Grenade; je partis donc sur-le-champ dans l'espérance d'y trouver encore le général Sebastiani, mais je ne pus y arriver que deux ou trois heures après son départ; le gouverneur de Grenade, le colonel
Doguereau (1), m'apprit que le général Sebastiani avait été coucher à Antequera, au moyen de relais qu'il avait établis sur la route, et je me décidai à voyager encore toute la nuit afin de le rejoindre avant le jour à Antequera.
Je restai environ deux heures chez le colonel Doguereau, et j'en partis dans l'après-midi, monté sur un assez bon cheval, escorté de quatre dragons, et muni d'un guide qui s'annonçait comme connaissant parfaitement la route; j'avais vingt lieues à faire et j'espérais être à Antequera dans la nuit, mais vers dix heures du soir, notre guide s'égara; j'ai toujours cru qu'il l'avait fait exprès; un de mes dragons d'escorte le battit pour lui faire retrouver son chemin; il se sauva, et nous ne le revîmes plus.
Nous étions alors à moitié embourbés dans un petit marais; il fallut y attendre le jour, car nous ne pouvions plus espérer de trouver notre route, et en la cherchant, nous nous serions embourbés davantage; la nuit était froide, et j'eus beaucoup i souffrir pendant les cinq ou six heures que je passai là.
Je ne pus arriver à Antequera avant neuf heures du matin; le général Sebastiani en était parti à sept, et je perdis là encore près de deux heures avant de pouvoir me procurer une méchante mule; enfin je partis pour Malaga par un temps et un chemin superbes, au milieu de montagnes très escarpées.
A trois lieues d' Antequera, je rejoignis l'artillerie du corps du général Sebastiani, qui s'était arrêtée pour faire manger les chevaux, et j'éprouvai une grande joie de me trouver au milieu d'un corps d'armée français et à l'abri de toute insulte; je continuai à cheminer paisiblement sur ma mule et j'avais devancé l'artillerie i peu près d'une demi-lieue, lorsque dans un coude que faisait la route, je fus tout à coup salué par une
(1) Doguereau (Louis, baron), né à Dreux (Eurent-Loir) le 12 juillet 1777, t 19 août 1856, élève à l'école d*artillerie de Metz le 1*^ pluviôse an II, colonel le 28 mars 1807, chef d'état-major de rartillerie à l'armée d'Espagne, baron de l'Empire en 1808, maréchal de camp le 26 avril 1814, commandant de l'École d'application de Metz, lieutenant général le 30 septembre 1832, commandant de l'École polytechnique en 1839, pair de France le 14 août 1845, retraité le 30 mai 1848.