‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 69 sur 218 · ARRIVÉE A MALAGA · texte numérisé non relu

ARRIVÉE A MALAGA

fusillade très vive, j'entendis en même temps de grands cris sur ma gauche, et j'aperçus une cinquantaine de drôles armés de fusils qui accouraient sur moi du haut de la montagne; j'avais à ma droite un précipice impraticable, et ma mule, peu faite aux coups de fusil, ne voulait plus ni avancer ni reculer.

Je me crus perdu, et je l'étais effectivement, si un caporal de grenadiers, qui escortait un fourgon d'argent et qui vit de loin la position critique où je me trouvais, ne fût accouru i mon secours avec six grenadiers; c'était tout ce qu'il avait de monde avec lui; au même moment, à force de coups de fouet, je parvins à déterminer ma mule à prendre le petit galop, et je rejoignis ces grenadiers avant que les brigands se fussent placés entre eux et moi; ils nous suivirent pendant près d'une demi-lieue, en nous fusillant; mais comme nos armes valaient mieux que les leurs, ils se tenaient à une distance respectueuse et ne nous firent aucun mal; ils nous quittèrent enfin, et j'appris le lendemain à Malaga qu'ils avaient attaqué l'artillerie et mis quelque désordre dans des voitures de bagages mal escortées.

J'arrivai à Halaga avant la nuit et au moment où la ville venait d'être enlevée de vive force par notre cavalerie qui, malgré le feu très vif qui partait des maisons et la mitraille des pièces placées dans différentes rues, avait exécuté plusieurs charges dans la ville et avait tué plus de 1,500 paysans des environs, ou habitants de Halaga, qui s'étaient follement imaginé qu'ils pourraient résister à une armée disciplinée et aguerrie; nous y perdîmes fort peu de monde.

Je remis mes dépèches au général Sebastiani, et après lui avoir donné tous les renseignements qui pouvaient lui être utiles sur la position de l'armée en Andalousie, je me hfttai d'aller prendre quelque repos dans une maison que j'avais sauvée du pillage à mon entrée dans la ville, et dont j'avais préservé les habitants, et surtout les habitantes, des plus grands malheurs; mais la nuit fut très bruyante, et telle qu'elle pouvait être dans une ville où l'on était entré de vive force.

Je restai à Malaga près de deux jours; la ville, et surtout le

port et les quais, me parurent bien; je trouvai que les habitants de cette ville étaient plus accorts que les autres Espagnols que j'avais rencontrés jusqu'alors; les femmes me semblèrent très jolies, mais n'ayant pas le même genre de beauté que les autres Espagnoles, car j'en remarquai beaucoup qui étaient blondes et très blanches, sorte de beauté fort rare en Espagne, où la plupart des femmes sont tout à fait brunes et un peu basanées (1).

Le général Sebastiani me remit le 7 février au soir des dépêches pour le maréchal Soult; il avait fait à son entrée à Malaga une réquisition de chevaux, et il m'en donna un très beau afin, me dit-il, que je ne fusse plus exposé à voyager sur des mules.

Je partis la nuit même avec une faible escorte de dragons, et le 8, de grand matin, j'arrivai à Antequera; j'étais convenu avec le général Sebastiani que, de cette dernière ville, je me rendrais directement à Ecija; cette route était beaucoup plus directe que celle que j'avais prise en venant, et il m'avait remis un ordre pour prendre une escorte de 40 soldats dans un bataillon suisse qui, ayant été pris i Grenade, s'était engagé tout entier au service de Joseph Bonaparte; et quoique cette escorte ne me parût pa& bien sûre, j'aimais cependant mieux l'avoir que de voyager seul.

A Estepa, petite ville où je fus fort bien reçu, entre Antequera et Ecija, j'imaginai pour aller plus vite de demander à l'alcade une quinzaine de mules sur lesquelles je fis monter un même nombre de mes Suisses, et j'en partis au bon trot pour Ecija avec l'ofTicier suisse, qui, ainsi que moi, était à cheval; quelques paysans montés nous accompagnaient pour ramener les mules, et nous avions ainsi l'air d'un petit escadron.

Rien n'était plus comique que de voir ces grands et gros

(1) Les provisions ot les vivres en tout genre dont on s'empara à Malaga répandirent une grande abondance dans ce corps d'armée; nos soldats y burent plus de vin de Malaga qu'ils ne boivent d'eau en France dans leurs casernes; il y avait notamment dans le coxps de Sebastiani luie division d'infanterie composée de Polonais, et je ne me rappelle pas, dans les deux jours que j'ai passés à Malaga, avoir vu un seul soldat de cette natioli qui ne fût tout à fait soûl.

ASSASSINAT DE M. CURNILLON. d77

Suisses, sur leurs mules, avec leurs fusils en travers, trottant à la queue les uns des autres; de temps en temps il en tombait quelqu'un, ce qui occasionnait une grande gaieté dans notre troupe; les habitants d'Ëstepa, parmi lesquels nous avions trouvé un Français établi là depuis longtemps^ nous avaient prédit que nous rencontrerions quelques brigands entre cette ville et Ëcija; cela ne manqua pas; ils étaient une douzaine, dont six à pied, tous biens armés; mais sans faire de résistance, ils s'enfuirent quand ils nous aperçurent; nous les poursuivîmes vivement et nous prîmes les six qui n'étaient point montés, dont un se fit sabrer plutôt que de rendre son fusil; quant à ceux qui étaient à cheval, ils étaient mieux montés que nous, et nous ne pûmes les joindre; l'un d'eux nous côtoya pendant près d'un quart d'heure pour avoir le plaisir de nous crier des injures; nous ne pûmes jamais le joindre*

J'arrivai dans la soirée à Ëcija, où je remis mes prisonniers au commandant de la place; je pense qu'il les aura fait pendre, mais j^ai toujours oublié de m'en informer.

J'y appris l'assassinat de M. Gurnillon parti de Séville six heures après moi, et j'avoue que je balançai à me remettre en route sans escorte; mais n'ayant plus qu'une vingtaine de lieues jusqu'à Séville, et craignant, si je m'arrêtais, que Joseph Bonaparte n'en fût parti et que je ne fusse obligé de courir encore la poste isolément pour rejoindre le maréchal Soult, je me déterminai à partir sur-le-champ; il commençait à faire nuit, et je ne passai pas sans répugnance devant l'endroit où mon postillon me dit que Gurnillon avait été assassiné quelques jours avant; mais la nuit était si noire et la pluie si abondante qu'il aurait fallu être plus que brigand pour attendre les passants sur la grande route.

J'arrivai à Séville le 10 février à deux heures du matin; j'étais gelé, mouillé jusqu'aux os et éreinté, et avec tout cela, l'homme le plus content du monde de voir ma course heureu* sèment terminée.

Nous partîmes deux jours après pour Xérès, où nous pas* sàmes quelques jours à examiner et à tracer les travaux du siège de Cadix; il fut alors aisé aux gens du métier de juger

que nous ne prendrions pas facilement cette ville; effective- •ment nous n'y sommes point entrés, et le siège en fut levé en 1812, après la perte de la bataille de Salamanque.

De Xérès, Joseph Bonaparte alla faire, avec le maréchal Soult, une tournée dans le royaume de Grenade, d'où il retourna à Madrid, tandis que le maréchal revint à Séville pour commander l'armée destinée à occuper l'Andalousie.

Nous nous établîmes donc d'une manière stable à Séville, et nous y étions fort bien; rien ne nous manquait de tous les plaisirs que peut offrir une grande ville; nous avions même un assez bon spectacle et des courses de taureaux fort belles et qui nous of&irent un spectacle aussi nouveau pour nous qu'il était peu agréable; je n'ai jamais pu concevoir le plaisir que trouvent les Espagnols à voir, en trois heures de temps, iuer huit taureaux, lesquels, avant de mourir, éventrent douze ou quinze chevaux, et parfois, mais rarement, des hommes; les femmes de Séville les plus belles et les plus élégantes ne manquaient pas un seul de ces spectacles; elles paraissaient y prendre un très grand plaisir, surtout quand les taureaux étaient braves et qu'ils tuaient beaucoup de chevaux; je n'ai jamais vu d'hommes périr dans ces combats, mais on m'a assuré que, quand cela arrivait, l'intérêt et le plaisir des spectateurs et spectatrices étaient portés au plus haut degré.

Le 18 mai, un des pontons chargés de prisonniers français du corps du général Dupont, qui étaient encore dans la rade de Cadix, vint à s'échouer sur la côte occupée par nos troupes, les prisonniers qui y étaient détenus ayant, par un grand vent et au moment du flot, coupé les câbles; ils furent tous sauvés par no3 troupes et un équipage de marins que nous avions avec nous sur la côte, pour aider au siège de Cadix; il y avait sur ce ponton, appelé la Castilh, 900 prisonniers xlont 450 officiers; je laisse à penser la joie de ces malheureux; ils vinrent à Séville par le Guadalquivir, et après les avoir fait soigner et choyer pendant quelques jours, le maréchal Soult les fit armer et partir pour la France; peu de temps après, le même événement se répéta, mais cette fois les prison-

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