‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 71 sur 218 · TOMBÉ DANS UNE EMBUSCADE · texte numérisé non relu

TOMBÉ DANS UNE EMBUSCADE

tirailler avec nous, et un de leurs premiers coups atteignit mon cheval et lui cassa l'épaule au moment où nous entrions dans le bois; ils s'emparèrent au même instant de la malle aux lettres, mais les courriers n'y étaient pas restés.

Ce que nous avions pris pour un bois n'était autre chose qu'un ravin profond et très escarpé, assez bien garni d'arbres et de buissons, et au fond duquel coulait une petite rivière qui longeait toute cette plaine sur notre droite; cette position nous était avantageuse en ce que les Espagnols ne pouvaient pas arriver à cheval sur nous; mais ils étaient si nombreux que je ne doutais pas qu'ils ne missent pied à terre (au moins en partie) et qu'ils ne vinssent nous prendre dans notre trou; ils étaient 5 à 600, tous à cheval.

Le sergent rangea ses hommes sur une ligne, sur le bord du ravin, et pendant ce temps, je cachai toutes mes dépèches dans le creux d'un buisson, où certainement on n'aurait jamais été les chercher; je finissais cette opération au milieu des coups de fusil et des cris des Espagnols qui nous promettaient de nous passer au cuchillo (c'est-à-dire de nous égorger), quand je vis tomber le sergent; il avait les deux cuisses traversées d'une balle, mais heureusement rien de cassé. Il m'appela; je m'approchai de lui, et il me dit tout bas : c Mon commandant, ne laissez pas à ces jeunes gens le temps de se parler, car ils se rendraient; ils n'ont encore jamais vu le feu, et ils sont déjà étourdis; tenez-les de près, ou nous sommes perdus. » Après ce peu de mots qui n'étaient pas rassurants, il se glissa au fond du ravin sur le bord de la rivière, et il se cacha si bien sous des ronces qu'il était impossible de l'apercevoir.

La fusillade continuait, elle était assez nourrie; les Espagnols avaient mis pied à terre au nombre de 50 ou 60 hommes, mais seulement pour tirailler plus à leur aise, car ils ne firent aucun mouvement pour venir nous attaquer corps à corps; une seule fois, l'un d'eux s'approcha pour parlementer, avec un mouchoir au bout de son fusil; il parlait très haut, en espagnol, nous promettant bon quartier si nous voulions nous rendre prisonniers, mais je fis tirer sur lui plusieurs coups à la fois, et il se retira précipitamment; aucun de mes jeunes

gens (la plupart Alsaciens) n'entendait assez bien l'espagnol pour comprendre ce qu'il avait dit.

Ce combat durait depuis deux mortelles heures; les Espagnols nous avaient déjà couché douze hommes par terre; il ne restait plus que dix-huit hommes en état de se battre, et je voyais approcher le moment où, faute de soldats et de cartouches, nous tombions au pouvoir de ces brigands; j'apercevais distinctement le poste français du couvent de Siete Iglesias rangé en bataille en dehors des palissades, mais il ne paraissait pas songer à venir nous secourir, quoiqu'il n'eût pas un quart de lieue à faire pour cela; j'étais convaincu que nous serions massacrés par les partisans auxquels nous avions affaire, et je résolus de brûler jusqu'à notre dernière cartouche et d'essayer ensuite de gagner le couvent, en nous défendant à coups de baïonnette; en ce moment, un de nos hommes tomba, blessé d'une balle à la tète, et un autre jeta son fusil en criant qu'il n'avait plus de cartouches et qu'il fallait se rendre; je lui mis entre les mains la giberne d'un blessé, en lui ordonnant de reprendre sop rang. Il s'y refusa; le désordre augmentait; j'avais dans ma main un de mes pistolets, je le lui appuyai sur la poitrine, en réitérant mon ordre; il n'obéit pas davantage, je fis aussitôt feu sur lui.

Ces pistolets étaient chargés depuis Séville; l'amorce brûla, le coup ne partit pas; mais l'effet moral fut le même, peut-être meilleur; cet homme vit le danger auquel il venait d'échapper miraculeusement; il p&iit, ramassa son fusil, le rechargea précipitamment et recommença à tirer. Dès ce moment, le calme se rétablit parmi mes hommes, et ils exécutaient ponctuellement ce que je leur commandais.

Nous étions là depuis sept heures du matin, il en était neuf et demie; nous nous battions toujours bien, mais le temps me paraissait cruellement long, quand le sergent qui était blotti dans son buisson, et depuis près de deux heures n'avait pas donné signe de vie, s'écria : < Mon commandant, nous sommes sauvés; j'entends battre la charge. »

Moi je n'entendais rien que la fusillade; mais je crus qu'il disait cela pour encourager nos soldats, et je lui répondis que

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