TOMBÉ DANS UNE EMBUSCADE
je l'entendais comme lui. Je fus bien agréablement surpris, quelques minutes après, de voir les cavaliers espagnols qui avaient mis pied à terre pour tirailler, remonter à cheval, et toute leur troupe s'éloigner tranquillement; je commençai à croire qu'il nous arrivait du secours, et bientôt j'aperçus un nuage de poussière sur la route que nous avions parcourue; le son d'un tambour qui battait la charge, bruit que je n'avais jamais entendu avec autant de plaisir, vint augmenter mes espérances, et dans peu de moments, je vis s'approcher de notre ravin le jeune officier que j'avais laissé à Ornachos avec 20 hommes. Il n'avait pas craint, avec ce faible détachement, de faire près de deux lieues en plaine, au milieu de 5 à 600 Espagnols à cheval, pour essayer de nous sauver, tandis que celui qui était avec 50 hommes à un quart de lieue de nous, dans le couvent de Siete Iglesias, n'avait pas même fait une démonstration pour nous secourir!
J'adressai de vifs remerciements i ce brave jeune homme, c Vous m'avez mis dans une cruelle position, lui dis-je ensuite, mais vous m'en tirez trop glorieusement pour que je vous en fasse des reproches. »
Le sergent et les autres blessés qui, comme lui, s'étaient cachés au fond du ravin, entendant notre conversation et jugeant l'ennemi déjà loin, criaient qu'on vint les chercher et qu'on ne les laissât pas mourir là; car la première idée de l'homme blessé qui ne peut plus marcher et s'aider lui-même, est la crainte qu'on ne l'abandonne. Cela était bien loin de notre pensée; mais nous avions si peu de moyens que nous perdîmes un temps considérable pour remonter ces pauvres malheureux du fond de leur ravin; je n'osais pas détacher un homme pour aller demander du secours au poste de Siete Iglesias, dans la crainte qu'il ne fût pris par les cavaliers espagnols dont la retraite ne me paraissait pas encore bien certaine, ou qui pouvaient avoir laissé une arrière-garde pour nous observer.
Enfin, nous les remontâmes tous; ils étaient treize blessés, dont trois seulement très dangereusement; il ne nous restait plus qu'un cheval vivant (les autres avaient été tués ou estro-
pié par le feu des Espagnols). Je lui fis mettre ma selle sur le dos, et nous y plaçâmes le sergent soutenu par deux hommes; il souffrait beaucoup ; nos autres blessés furent portés ou aidés par leurs camarades, selon que leur état l'exigeait, et nous nous mtmes en route, marchant très militairement et prêts à combattre si nous y étions forcés; mais l'ennemi s'était décidément retiré.
Nous fûmes plus d'une demi-heure avant d'arriver au couvent de Siete Iglesias, car nous marchions très lentement à cause des blessés; le premier objet que nous t^erçûmes sur la route fut le cadavre du malheureux courrier-estafette; il était entièrement nu et couvert de blessures; les brigands l'avaient encore lardé de coups de lance ou de baïonnette après sa mort; je fis remarquer à tous ces jeunes soldats qui venaient de se battre si glorieusement, le sort affreux auquel ils avaient échappé par leur bravoure.
Nous trouvâmes sur les glacis du couvent, fortifié comme tous les postes isolés en Espagne, l'ofiicier qui y commandait et sa troupe rangée en bataille. Il s'égosillait à nous rendre des honneurs et à nous faire des compliments; je n'étais pas disposé à le payer de la même monnaie, et je l'abordai en lui disant que, si je lui rendais justice, je lui arracherais ses épaulettes qu'il n'était pas digne de porter. Il balbutia des excuses, et prétendit qu'il avait envoyé son sergent et 25 hommes pour nous secourir, mais qu'ils n'avaient pas pu pénétrer jusqu'à nous; cela n'était pas vrai.
Je laissai là ceux de nos hommes qui ne pouvaient supporter le transport, et faisant mettre les autres sur des charrettes que nous nous procurâmes dans un village voisin, je continuai ma route pour Valladolid, parValdestillas, quelques heures après, en me faisant escorter par cet officier et ses 50 hommes, et je laissai à la garde du poste de Siete Iglesias, important par sa position militaire, le brave jeune homme qui m'avait secouru et tout son détachement, excepté les blessés que j'emmenais.
Notre séparation fut fort amicale, quoique nous nous fussions vus pour la première fois seulement quelques heures