‹ Mémoires du général Cte de Saint-Chamans, ancien aide de camp du Maréchal Soult, 1802-1832Chapitre 76 sur 218 · SIÈGE DE BADAJOZ · texte numérisé non relu

SIÈGE DE BADAJOZ

mais ils nous faisaient peu de mal, caf nous étions bien à couvert dans la tranchée.

Cependant l'armée espagnole, dite de la Romana (quoique ce général fût mort), qui était en Portugal réunie aux Anglais et Portugais pour faire tète à l'armée du maréchal Masséna, apprenant la prise d'Olivença et l'investissement de Badajoz, se mit promptement en marche pour secourir cette dernière ville; cette armée était encore forte de 15 à 18,000 hommes; elle arriva dans la nuit par la route de Gampo-Mayor, où nous n'avions qu'une faible avant-garde de cavalerie qu'elle culbuta facilement, et elle se mit aussitôt en communication avec la ville et la garnison, composée d'environ 8,000 hommes; ces deux troupes réunies formaient donc une armée d'au moins 25,000 hommes; l'armée française qui les assiégeait n'en comptait que 10 à 12,000. La partie n'était pas égale.

Je m'attendais, quand le maréchal Soult me fit appeler, le lendemain de l'arrivée de cette armée espagnole, pour me dicter des ordres, que ce serait un ordre de retraite; je m'aperçus que je ne le connaissais pas encore bien, et je pus juger, en cette circonstance, avec quelle force il se raidissait contre les obstacles; toutes les mesures qu'il annonçait prouvaient, au contraire, sa ferme résolution de continuer le siège, quoiqu'il ne fût plus possible de bloquer la ville sur les deux rives.

Il fallait s'attendre à une sortie vigoureuse sur nos ouvrages; elle eut lieu effectivement deux jours après l'arrivée des Espagnols, qui montrèrent en débutant quelque résolution; mais ils furent si vigoureusement reçus qu'ils perdirent l'envie d'y revenir; ils se retirèrent en désordre dans la ville, et l'armée qui venait d'arriver, ne voulant sans doute pas s'y loger, alla camper sous le canon du fort Saint-Christoval, sur la rive droite de la Guadiana; nous étions sur la rive gauche.

Quand le maréchal Soult eut bien reconnu la position qu'elle occupait, il résolut d'aller l'y attaquer : cette entreprise était si téméraire qu'elle aurait pu passer pour folle, si le succès ne l'avait pas justifiée; le maréchal prouva qu'il connaissait bien ses troupes et celles qu'il avait à combattre.

Il fallait, pour aller attaquer cette armée espagnole, passer d'abord la Guadiana, rivière large, profonde et rapide, passer ensuite la Gévora, petite riyière, mais d'un accès assez difiBcile, les bords en étant fangeux, puis s'avancer dans une plaine pour aller attaquer l'armée espagnole campée sur la hauteur et sous le canon du fort de Saint-Christoval; il fallait aussi laisser dans nos ouvrages sur la rive gauche assez de monde pour les garder et les mettre à l'abri des attaques que la garnison pourrait tenter contre eux pendant que nous serions occupés sur la rive droite à combattre l'armée espagnole.

Ce plan, qui aurait pu présenter des chances de succès avec une curmée de 30 ou 40,000 hommes, semblait d'une exécution impraticable quand on n'en avait que 10,000; mais rien n'arrêta le maréchal, qui était résolu à tout tenter pour s'emparer de la ville et faire une puissante diversion en faveur de l'armée française en Portugal.

On avait réuni quelques gros bateaux sur la Guadiana; on en fit une espèce de pont volant qui, dans une nuit, transporta d'une rive à l'autre les 3,000 hommes d'infanterie que le maréchal prit avec lui pour cette expédition; 2,000 che* vaux qui composaient toute notre cavalerie passèrent la Guadiana à un gué que l'on avait découvert; le maréchal Mortier, qui commandait les troupes du siège, voulut aussi être de la partie : ainsi l'on vit deux maréchaux de France, à la tête de 5,000 hommes, aller attaquer une armée de 15,000 hommes, bien pourvue d'artillerie et de cavalerie, et campée sous le canon d'une place forte.

A la pointe du jour, le 19 février, toute cette petite troupe était transportée sur la rive droite de la Guadiana, et immédiatement après nous commençâmes à passer à gué la Gévora : l'infanterie était dans l'eau jusqu'à la ceinture, et les chevaux enfonçaient dans la boue; ce passage fut donc lent, et il faisait grand jour avant qu'il fût terminé; les Espagnols nous voyaient parfaitement, mais ils manœuvrèrent si lentement et si mal qu'ils ne s'y opposèrent pas; d'ailleurs notre cavalerie, dont les escadrons se formaient à mesure

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que nou8 passions la Gévora, les inquiétaient beaucoup; ils en ont toujours eu une grande appréhension, et je n'ai jamais vu, dans cette guerre, aucune troupe espagnole tenir contre la cavalerie française; il est vrai qu'ils ne tenaient guère mieux contre notre infanterie.

Ce fut sans doute par suite de cette môme appréhension que le général en chef espagnol, Mendizabal, rangea son infanterie en un gros carré aux angles duquel il plaça son artillerie, et qu'il couvrit par quelques bataillons de tirailleurs; il plaça sa cavalerie en réserve, et elle s'y tint si bien qu'on ne la vit point pendant toute l'action, et qu'elle s'enfuit ventre à terre aussitôt qu'elle eut été témoin de la déroute de l'infanterie, sans essayer de la soutenir ni même d'en proté* ger la retraite.

Le général en chef espagnol, puisqu'il voulait se tenir sur la défensive, aurait sans doute mieux fait de se retirer avec ses troupes dans le fort de Saint-Christoval, et ensuite dans la ville; au moyen du pont sur le Guadiana qui lie ce fort à la ville, il aurait été maître de ses opérations sur les deux rives, et même d'écraser le peu de monde que nous avions laissé sur la rive droite en attaquant inopinément nos ouvrages avant que nous eussions eu le temps de repasser les deux rivières; mais à la guerre, on ne s'avise jamais de tout; d'ailleurs peut-être aurait-il craint d'être accusé de trop de prudence en se retirant devant 5,000 hommes quand il en avait 15,000; en s'en tenant pourtant avec opiniâtreté à cette manœuvre, il nous aurait forcés tôt ou tard à lever le siège, et ce devait être là son but; cette crainte de paraître trop timide ou même trop prudent a fait bien souvent commettre de grandes fautes à de bons généraux, et il faut une grande force de ccuractère pour y résister; mais revenons au champ de bataille de la Gévora.

L'acUon commença par un feu de mousqueterie assez vif entre nos tirailleurs d'infanterie et ceux de l'ennemi, placés en avant de son grand carré : une charge fort vive de notre cavalerie légère les rejeta sur le carré, où ils portèrent le désordre : une de nos batteries d'artillerie légère se plaça à

portée de mitraille de cette grosse masse d'infanterie espagnole, et la cribla; les obus, surtout, y causèrent un grand désordre; la division de dragons du général Latour-Maubourg (i) la chargea au même moment, et dans un instant elle fut rompue et mise dans la déroute la plus complète; le général en chef parvint à se jeter dans Elvas avec un bataillon d'infanterie et quelque cavalerie; tout le reste fut sabré ou pris; après l'affaire, nous avions plus de 8,000 prisonniers et nous n'avions pas perdu 50 hommes.

Par suite de cette victoire décisive, la ville fut investie sur la rive droite aussi étroitement que sur la rive gauche, et les travaux du siège furent poussés plus vigoureusement que jamais; car un si beau fait d'armes avait enflé le cœur de nos soldats, et le mauvais temps et les privations de tout genre que nous éprouvions journellement n'étaient plus comptés pour rien.

Le fort de Pardaleyras, qui couvrait le front de la ville du côté de notre attaque, avait été enlevé par une surprise de nuit, et tous les Espagnols qui s'y trouvaient avaient été faits prisonniers; notre tranchée avait été poussée jusqu'au bord du fossé, et nous établissions la batterie de brèche; le gouverneur jugea qu'il était temps de tenter encore une sortie; il y employa ses meilleures troupes, et nous fûmes un moment chassés de nos ouvrages; mais notre réserve étant accourue, les Espagnols furent rejetés en désordre dans la ville, et le gouverneur Menachos qui les excitait, du haut du rempart, à bien faire leur devoir, fut atteint d'un boulet qui ne le laissa vivre que peu d'instants.

Nous commençâmes à battre en brèche, et quoique nous y perdions un grand nombre de canonniers, au bout de deux

(i) Latour-Maubourg (Marie- Victor-Nicolas de Fay, comte), né à la Motte-Galante (Drôme) le 22 mai 1768, sous-lieutenant au régiment de Beai]golai8-infanterie le i 5 juillet 1782, sous-lieatenant dans les gardes du corps avec rang de lieutenant-colonel le 6 mars 1789, colonel du 3* régimont de chasseurs le 5 février 1792, général de brigade le 3 nivôse an XI V, général de division le 14 mai 1807, baron de TEmpire le 12 février 1808 ; eut la cuisse emportée par un boulet à Leipsig ; marquis par lettres patentes du 31 août 1817, ministre de la guerre le 19 novembre 1819, gouverneur des Invalides le 15 décembre 1821.

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